Extrait :
"Un excellent ouvrage est paru sur l'histoire du Bouddhisme tantrique : "Tibetan tantric Buddhism in the Renaissance Rebirth of Tibetan Culture", par R. M. Davidson, Columbia University Press, New York, 2004.
Un ouvrage exigeant mais passionnant sur les rapports entre Tantrisme, éthique et politique. [...] Nous devons nous interroger sur le caractère moral ou non de certaines pratiques. Par exemple, celles de la "libération des ennemis du Bouddhisme" - activité présente dans la plupart des sâdhanâs tantriques -, ainsi que celle de l'obéissance absolue au lama (ou gourou). L'histoire de la transmission du Bouddhisme tantrique de l'Inde au Tibet est, à cet égard, riche en exemples qui font réfléchir. La "deuxième vague" de traduction des tantras, débutée à la fin du IXème siècle, s'est voulut une réforme morale, un retour à l'éthique de la non-violence et de la compassion. Pourtant, certain traducteurs tibétains se sont servis des pratiques tantriques pour tuer (c'est, du moins, ce qu'ils ont cru). Ainsi Ra Lotsâwa, l'un des plus célèbres traducteurs tibétains du XIème siècle, a pu affirmer :
"J'ai tué treize adeptes du Bouddhisme tantriques [vajrins], en tête desquels figure Darma Dodé [le fils aîné de Marpa]. Même si je dois renaître en enfer pour cela, je n'en ai point de regrets.
J'ai pris cinq jeunes filles comme épouses [tout en étant moine pleinement ordonné], en tête desquelles figure Euser Boumé. Même si je suis égaré dans la luxure, je n'en ai point de regret". (cité p. 117).
Les tantras affirment en effet - conformément aux sûtras du Grand Véhicule - que tuer un être méchant en le faisant renaître dans une Terre Pure, c'est faire preuve de compassion en le délivrant. Car ici, délivrer, c'est anéantir. Mieux même, le bodhisattva doit anéantir les êtres méchants (entendez - ceux qui refusent de se laisser "dompter"), tout comme il anéantit les mauvaises pensées et les "vues perverses" (viparîtadrishti).
On voit suffisamment comment l'obscurantisme et la volonté de "faire le bien des êtres" se combinent ici pour légitimer le meurtre." par Arnagala, blog "la vache cosmique".
Des rumeurs persistantes de meurtres rituels
Non seulement ces textes anciens évoquent des crimes rituels, mais également des rumeurs persistantes et plus récentes y contribuent aussi. Récemment à dîner à la maison, un de mes invités se trouvait bien connaître les milieux du bouddhisme himalayen pour avoir longuement fait des voyages et des rencontres en Asie dans ces milieux. Il me confia que, selon la rumeur, il aurait existé dans le monde himalayen des pratiques de sacrifices rituels, les victimes auraient été sacrifiées avec le poignard rituel, le purba (qui par ailleurs donne aussi incidemment son nom à une divinité, Dordjé Purba, et à un rituel scriptural sans que cela ait forcément quelque rapport).
Dans "Magie d’amour et Magie Noire" Alexandra David Neel attribuait quant à elle à des cultes bonpo tibétain d’étranges rituels macabres. Une notice d’éditeur décrit ainsi ce livre : "Histoire d'amour et de mort où brigands et moines jouent un rôle, les plus effrayants n'étant pas ceux qu'on pourrait imaginer, Magie d'Amour et Magie Noire est donc un roman vécu. Alexandra David-Néel affirmait s'être contentée d'entourer les héros du décor physique et de l'atmosphère mentale dans lesquels ils se mouvaient." Il s'agirait donc bien de récits, narrés par Alexandra David Neel, à partir de faits réels recueillis par elle. C'est donc un ouvrage crucial également à s'offrir en Pocket !
Ces rumeurs persistantes au sein du monde bouddhiste m’ont amené à aller regarder de plus près s’il existait des cas avérés de meurtres. Et après une brève recherche sur Internet, il semble qu’au moins 4, presque récents, soient déjà connus, faisant l’objet de publications.
Décapité au nom des dharmapalas
La citation qui suit est un bref extrait d’un enseignement public à ses proches disciples, donné en anglais par Shenphen Dawa Rinpoché, un expert réputé du tantrisme bouddhique, c'est aussi le fils de Dudjom Rinpoché, leader de l'école Nyingmapa. J'ai trouvé le texte complet sur le site Web American Buddha et me suis contenté de traduire l’extrait ci-après. Dans le cas décrit ici une personne a eu la tête tranchée par un inconnu dans une sorte de "pratique rituelle" accomplie au nom des dharmapalas, les protecteurs courroucés du tantrisme bouddhique. Au jour où j’écris ces lignes je suppose que toute cette histoire s’est produite voici au moins une cinquantaine d’années.
Voici en quelques mots la situation que décrit Shenphen Dawa Rinpoché, c’est un souvenir de son enfance qu’il raconte. Dudjom Rinpoché, son père, avait été menacé et pris à parti la veille par un créancier et sa fratrie, pressés de recouvrer des fonds prêtés au Rinpoché, et ce créancier devenu colérique avait proféré des menaces publiques contre son débiteur, Dudjom Rinpoché, et l’avait violemment saisi au cou, un geste et des menaces vraiment inconcevables et inacceptables selon le code de conduite tibétain envers un haut lama. Mais laissons maintenant la parole à Shenphen Dawa Rinpoché qui nous raconte la suite de ce souvenir d’enfance. Il désigne ici son père par le titre honorifique de Rinpoché :
« Un matin très tôt, avant que le jour ne se lève, [Dudjom] Rinpoché faisait sa pratique, c’était aux alentour de 3 ou 4 heures du matin. Au milieu de sa pratique quelqu’un fit irruption et posa quelque chose sur la table en face de lui, et fit ainsi un grand bruit dans la pénombre.
Rinpoché se met en quête de trouver une lampe torche – les piles venaient de Lhassa, et elles étaient importées de Chine, alors qui pouvait s’en offrir ? – Il la trouve, et l’allumant, il découvre une tête [humaine] fraîchement tranchée, Avec le crâne intact. Il réalise immédiatement que c’est la tête du membre de cette fratrie qui l’a saisi au cou [la veille]. Le protecteur ne pouvait pas supporter de le voir ainsi humilié, ainsi il a coupé la tête de cette personne et l’a amené à Rinpoché.
Depuis ce jour Rinpoché jura de ne jamais ressentir ou montrer aucune émotion. Il avait pensé [au sujet de la personne qui l’avait menacé] : « pourquoi cette personne m’a-t-elle traité si mal ? » Elle méritait quelque chose, mais pas de cette manière. Deux jours plus tard, un autre des frères [de la famille de créanciers] devint complètement fou et se donna à lui même un coup de poignard. A peine plus tard, le troisième frère qui montait à cheval tomba. Une fois que le protecteur se met en colère, il ne s’arrête pas avant d’avoir tranché toute la lignée familiale. Vous pourriez demander : « quelle est la logique pour s’attaquer ainsi aux membres de la famille ? » Mais j’essaye de vous expliquer que cela va au-delà de la logique. Ainsi immédiatement Rinpoché dût arrêter cela, parce que cela se propageait aux autres membres de cette famille. Alors il dit aux parents et aux membres de la famille de venir au monastère et de faire des prosternations dans le temple et de demander pardon. Rinpoché accepta leur demande de pardon, et cela s’arrêta. Cela ne prit pas la vie du père et de la mère, mais les prochains auraient été les oncles. L’esprit de sagesse des dharmapalas (gardiens du dharma ou protecteurs courroucés) est tel que quand les [vies des] gens sont tranchées, ils sont aussi libérés. N’oubliez pas cela. Ce n’est pas qu’ils souffrent. Les dharmapalas (protecteurs courroucés) ont le droit de prendre la force de vie. La force de vie dont nous parlons est une vitalité qui est dans le champ de captation des dharmapalas. »
Le bref passage cité ci-dessus montre que la question a eu de l'intensité pour Dudjom Rinpoché qui s'est certainement posé beaucoup de questions suite à cette mort horrible d'un disciple qu'il n'avait certainement pas demandée, ni souhaitée. Mais ce drame a aussi impressionné Shenphen Dawa Rinpoché alors enfant qui a découvert très tôt cette chose terrifiante. La question de la pratique du protecteur courroucé amène à évoquer cette sorte d'incident critique du Dharma, un point d'achoppement sur lequel bien des blocs de significations dépendent...
Et de ce temps, l'idée court toujours en Occident dans les milieux du tantrisme bouddhique selon laquelle « il n'y a pas de problème avec les pratiques courroucées »... « C’est juste des métaphores, des images symboliques et vides de la compassion »... « Tout va bien, l’activité des bouddhas s’exprime au travers des protecteurs... » Et bien sûr : « vous vous faites des idées, vous projetez vos peurs et vos propres négativités sur ces illusoires pratiques d'éveil ». Avec pour modeste corollaire : « Chercher des défauts à ces profondes pratiques de sagesse des protecteurs courroucés, c’est encore la lubie de quelque râleur qui n'a rien compris ! », « son truc personnel, en somme ! » Combien de fois j’ai reçu ce genre de commentaires agacés sur des forums bouddhistes de tradition tibétaine lorsque j’évoquais quelques réserves sur l’innocuité de ce type de pratiques !
A titre personnel même si je ne déduis rien comme conclusion eschatologique du récit qui précède, je trouve qu’il s’en dégage une atmosphère assez étrange. Cette histoire nous renseigne sur un état d’esprit, une manière traditionnelle de voir ces questions, et sur les relations sociales, voire socio-économiques, au sein de la communauté tibétaine stratifiée d’alors.
Le crime atroce passe presque au second plan derrière une fascinante interprétation de nature magique, en étant associé à d’autres incidents critiques, comme une tentative de suicide et une chute à cheval.
Mais ôtons de ce récit sa tentative de trouver un sens à cette loi de séries qui a touché cette fratrie exposée à ces malheurs successifs. En un mot, lorsque l’orateur dit que le Dharmapala a tranché la vie du créancier agressif, c’est une manière de ne pas dire peut-être qu’un autre adepte de ce culte tantrique, de cette église bouddhiste– dont le visage reste ici invisible - a pris un grand couteau et a tranché, de sa propre initiative, la tête du créancier de son lama pour la lui apporter en pleine nuit au temple. Les protecteurs, les dharmapalas, sont donc invités ici comme des médiations sémantiques. Ils constituent une explication du réel, permettent alors de rendre compte de l’inacceptable et de lui donner du sens.
Mais surtout cette anecdote effectivement tout à fait terrifiante suggère que le bouddhisme tibétain n’est pas toujours une histoire pour enfants de chœur. Plus, les Occidentaux sont peut-être passés à côté de l’essentiel, en imaginant que le bouddhisme tantrique se réduisait à un imaginaire coloré, souriant et folklorique, cet imaginaire sympathique qui a inspiré de beaux films à Hollywood et tiré des larmes à bien des spectateurs.
Enfin pour ceux qui penseront que l’explication donnée par l’orateur est à prendre au pied de la lettre, c'est-à-dire que les dharmapalas invisibles ont le droit de prélever la force de vie, et de donner la mort, je peux imaginer qu’ils auront désormais quelques états d’âme supplémentaires en pratiquant ces rituels dans des centres du dharma, en y assistant parmi le public, ou en finançant comme bienfaiteurs les deuxièmes retraites de trois années qui dans certaines écoles comportent au moins une année intensive de pratiques courroucées des Dharmapalas… C’est vrai, ce que dit tout haut Shenphen Dawa Rinpoché, et qui se murmure depuis longtemps tout bas dans les monastères et les centres du Dharma, n’est pas sans poser de graves questions sur l’innocuité de certaines pratiques acceptées au sein du bouddhisme de tradition himalayenne.
J’ai présenté cette brève anecdote pour l’exemple car elle vient d’un expert du tantrisme bouddhique. Son expression directe et sans langue de bois est intéressante. Et surtout Shenphen Dawa s’exprime très bien en anglais, sans se censurer sur le contenu, et nous invite ainsi au cœur, sinon d’un terrifiant mystère, du moins d’un meurtre rituel caractérisé au sein même d’une tradition bouddhiste établie. Qu’il soit remercié ici pour cette rare franchise.
3 moines assassinés dans ce qui ressemble à un crime rituel
Afin que les lecteurs perçoivent que la victime à la tête tranchée du récit précédent n'est pas un cas unique voici celui, d'ailleurs plus connu, mais jamais élucidé, de trois moines du dalaï lama assassinés à quelque distance de la résidence de sa sainteté à Dharamsala.
(Extrait de "Gouttes de Rosée aux Jardins du Lotus")
"L’adepte déviant de ces rites pourrait imaginer, hélas, que la confusion avec cette silhouette terrible du protecteur noir lui permettra de mieux affirmer son propre caractère... Il pourrait tenter de dominer les autres, de les impressionner secrètement, sous l’honorable prétexte de pratiquer la transmutation des émotions à l’aide de cette visualisation terrifiante... Induire la peur et l’intimidation chez l’autre pourrait-il être recherché par cette technique d’imagerie mentale ou d’autres encore ?
Plus probable, la visualisation aberrante de meurtres symboliques, imaginés, pourrait-elle un jour déboucher sur un passage à l’acte chez un disciple fragile devenu déséquilibré ou fanatisé ? Pour les Guélougpas ce sujet est devenu sensible, désormais. L’église du dalaï-lama est aujourd’hui en conflit avec elle-même à ce sujet.
Les supporters récalcitrants de la propitiation d’une effigie courroucée, ont été en quelque sorte « excommuniés » par le leader modéré qu’est le dalaï-lama. Son apparence terrible est en effet inquiétante. Ce protecteur est représenté portant un collier de têtes humaines fraîchement tranchées et vivant dans un palais sur un océan de sang bouillonnant. Le dalaï-lama a même affirmé publiquement que les pratiques rituelles de certains de ces disciples pouvaient, dans une certaine atmosphère d’hostilité, atteindre et menacer sa propre longévité... On a peine à y croire. À New York une manifestation d’opposants américains, portant pancartes et scandant mots d’ordre, a chahuté le dalaï-lama, lors d’un voyage. Il ne s’agissait pas vraiment de contestation politique, au sujet par exemple du Tibet, mais bien de l’expression d’une faction qui a choisi le mode d’identification courroucé qu’interdit aujourd’hui, sous cette forme, le dalaï-lama à tous ses disciples... Ce conflit a pris une dimension dramatique depuis que trois membres de l’entourage proche du dalaï-lama qui s’étaient eux aussi vivement opposés à ce culte furent retrouvés assassinés à quelque cent mètres de la résidence de Sa Sainteté. Leurs corps dépecés, poignardés de très nombreux coups de couteau, avaient été coupés d’une manière évoquant l’exorcisme rituel."
Marc Bosch.






