Néo bouddhisme
Quand le Bouddha ne sourit plus
AVERTISSEMENT
AU LECTEUR
Cet
ouvrage est un essai et comporte également des passages, des
interprétations des spéculations qui en font une auto-fiction. Nous
avons signalé dans la mesure du possible dans le texte les contenus
de nature plus fictionnelle, sans être exhaustif. Et nous invitons
les internautes à appliquer différents niveaux de lecture à ces
textes et à découvrir ainsi leur caractère respectif de récit,
d’analyse sociale, de polémique, de satire, de spéculation ou de
fiction. Ainsi leur plaisir de lecture et l’intérêt de ces pages
seront bien perçus et renouvelés.
Nous
n’avons pas eu l’intention ici de restituer une image sereine ou
même optimiste d’un phénomène social. En effet, nous avions noté
que les sites et les livres évoquant le bouddhisme en Occident sont
bien souvent le fait de disciples ou de sympathisants de ses causes.
Il est naturel que le ton en soit positif et qu’il invite à la
découverte de cette ancienne spiritualité.
Il
nous a semblé nécessaire de proposer un autre regard sur ce
phénomène social, à la manière en quelque sorte d’un
contrepoids ou d’un balancier, de façon à ce que les lecteurs
aient désormais une vue contrastée et ainsi plus complète.
Avec
les livres des églises bouddhistes, des écoles de méditation, des
maîtres, des adeptes et de quelques journalistes sympathisants, ils
disposent d’une vision positive et encourageante. Avec ce modeste
ouvrage et les liens qu’il contient en fin de volume, les lecteurs
disposeront sans doute d’une vision plus modeste mais aussi plus
critique, qui fait plutôt la part du doute et des questions, mais
aussi des incidents critiques et de quelques scandales.
Il
leur est suggéré d’élaborer leur propre représentation et leur
propre opinion à partir de la synthèse de deux approches, en
faisant usage de leur discernement.
En
particulier, en n’accordant ni trop, ni trop peu d’importance aux
anecdotes frappantes, aux exemples choisis, aux interprétations
spéculatives du présent ouvrage, les lecteurs devraient pouvoir
enrichir par eux-mêmes leur compréhension.
Ce
livre se veut un support de discussion, une invitation au débat, un
premier pas vers une réflexion citoyenne. Il ne prétend pas
conclure sur un tel sujet mais au contraire ouvrir de nouvelles
pistes francophones. Merci de bien lire les pages de ce livre à
l’aune de ces quelques conseils de
lecture.
L’auteur
«
Les divinités courroucées du bouddhisme tibétain et mongol
relèvent d’une violence symbolique dont on peut se demander si
elle constitue le retour du refoulé, un exutoire à la violence
réelle, ou au contraire son reflet, voire sa cause profonde. »
Bernard
Faure
«
Il faut bien avouer qu’au cours de son histoire mouvementée, le
bouddhisme a bien souvent été du côté du manche. Car avec ses
pouvoirs occultes, sa magie noire, il dispose d’armes surhumaines
capables de détruire les démons. Qui sont les démons ? [...] Dans
chaque camp, des prêtres tantriques ourdissent des sorts. »
in
Le Monde, Vendredi 12 octobre 2001
«
Bien sûr il faut choisir le camp de l’opprimé. Mais à long terme
toute cette béatification aura des effets négatifs, quand on
s’apercevra que le bouddhisme d’Hollywood est un mythe. »
in
Le Nouvel Observateur, 3-9 août 2000
À
la mémoire de Guendune Rinpoché (1918 – 1997).
«
J'aurais aimé commencer cette histoire à la façon des contes de
fées. J'aurais aimé dire :
"Il
était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine
plus grande que lui, et qui avait besoin d'un ami..." Pour ceux
qui comprennent la vie, ça aurait eu l'air beaucoup plus vrai.
Car
je n'aime pas qu'on lise mon livre à la légère. J'éprouve tant de
chagrin à raconter ces souvenirs. Il y a [neuf] ans déjà que mon
ami s'en est allé avec son mouton. Si j'essaie ici de le décrire,
c'est afin de ne pas l'oublier. C'est triste d'oublier un ami. Tout
le monde n'a pas eu un ami. Et je puis devenir comme les grandes
personnes qui ne s'intéressent plus qu'aux chiffres. […]
J'essaierai, bien sûr, de faire des portraits le plus ressemblants
possible. Mais je ne suis pas tout à fait certain de réussir. Un
dessin va, et l'autre ne ressemble plus. Je me trompe un peu aussi
sur la taille. Ici le petit prince est trop grand. Là il est trop
petit. J'hésite aussi sur la couleur de son costume. Alors je
tâtonne comme ci et comme ça, tant bien que mal. Je me tromperai
enfin sur certains détails plus importants. Mais ça, il faudra me
le pardonner. Mon ami ne donnait jamais d'explications. Il me croyait
peut-être semblable à lui. Mais moi, malheureusement, je ne sais
pas voir les moutons à travers les caisses. Je suis peut-être un
peu comme les grandes personnes. J'ai dû vieillir. »
Antoine
de Saint Exupery, « Le petit prince », chapitre IV.
INTRODUCTION
Quand
le bouddha ne sourit plus, ou plus guère... C’est parfois
l’impression qu’ont désormais les Occidentaux qui visitent
certains « centres du Dharma » où s’affichent volontiers des
images grimaçantes de « protecteurs courroucés », ou qui dans
d’autres écoles encore, rencontrent des sympathisants au discours
simplifié et formaté, comme sous influence d’une « langue de
bois dharma » conditionnante.
Les
années 80 encore expérimentales, où l’on picorait d’une école
de méditation à l’autre, où l’on découvrait les maîtres
asiatiques et où l’on s’amusait vraiment en vivant l’aventure
spirituelle sont bien loin. C’était l’âge d’or du bouddhisme
en Europe, ses années glorieuses, où l’on se prenait déjà à
rêver de nirvana, voire à imaginer que son enfant serait la
réincarnation d’un célèbre lama tibétain défunt, comme dans le
scénario du film de Bertolucci « Little Buddha ». La déception,
on le devine, a fait partie du chemin…
Mais
les maîtres de sagesse âgés, expérimentés, car ayant été
confrontés aux éléments naturels, à la pauvreté endémique,
voire à l’épreuve de l’exil ont disparu. Cette génération
solide et à l’esprit forgé à l’école de la vie, comptait
encore de vrais ermites, des méditants raisonnablement détachés de
l’argent et des biens matériels. Mais ces derniers se sont
éteints, parfois récemment. Pour le seul bouddhisme de tradition
tibétaine : Kalou Rinpoché, Pawo Rinpoché, Dilgo Khyentse
rinpoché, Kempo Toubten, lama Guendune et Bokar Rinpoché pour ne
citer que quelques exemples non exhaustifs sur le territoire
français. Nous y reviendrons dans quelques paragraphes.
La
relève est-elle vraiment assurée ? Chacun répondra à sa manière,
sans doute. Les nouveaux maîtres nous ressemblent beaucoup, et
parfois jusqu’à la caricature... Avec lunettes de soleil, voyages
en classe affaire, séjours dans les hôtels cinq étoiles et carte
American Express Gold… Certains ne peuvent plus nous faire croire
désormais qu’ils sont des ermites illuminés sortant de leur
grotte. D’autres sont devenus des experts du marketing spirituel et
de sa jet-set internationale. D’autres encore s’affichent sur
leur blog au guidon d’une Harley Davidson, comme ce moine,
supérieur d’une congrégation religieuse européenne.
Les
communautés changent rapidement pour fédérer les disciples. En
l’absence d’exemples rassurants, de vrais guides de vie,
d’exemplarité vivante et quotidienne, certains des sympathisants
les mieux informés désertent aujourd’hui leurs enceintes devenues
vides de l’ancienne sagesse. Beaucoup des anciens, les plus
expérimentés, l’ont déjà fait, discrètement et sans
commentaires.
Dans
cette désaffection, la tentation pour des communautés est devenue
très forte de restructurer le bouddhisme comme une idéologie, comme
une rhétorique, afin de rencontrer le marché émergent des adeptes
des nouveaux mouvements religieux, c'est-à-dire un public moins
informé, plus crédule et en recherche d’une autorité plus que
d’une découverte personnelle. Les écoles de ce « néo bouddhisme
» pêchent aujourd’hui les adeptes sur le même marché que les
sectes, celui de la soumission à l’autorité.
Définition
Le
néo bouddhisme peut se définir ainsi : il est de moins en moins
cette sapience ressourcée au cœur de l’individu qu’aspire à
être le bouddhisme. Mais il est de plus en plus pratiqué comme une
discipline de groupe, un conditionnement collectif, afin de proposer
aux nouveaux adeptes, à défaut de spiritualité paisible,
individualisée et unique, des effets spéciaux et la suggestion que
permettent les synergies collectives au cours de rituels répétitifs
ou d’intenses réunions de fidèles.
Bien
entendu on ne connaît pas précisément l’efficience, ni les
rouages subtils de ces effets de groupe. En revanche on peut supposer
que s’ils sont spécifiques, ils ont aussi sans doute des points
communs avec les effets constatés dans d’autres groupes, profanes
cette fois, que ce soit au théâtre, dans les meetings politiques,
les stades, les concerts… pour ne donner que quelques exemples qui
nous sont familiers en Occident. Bref, le néo bouddhisme sait
utiliser la psychologie des groupes, et a réussi l’exploit de
faire de la sagesse à peine austère qu’est le bouddhisme des
spectacles vivants, des « shows spirituels », afin d’attirer et
de séduire.
Notre
hypothèse est que le néo bouddhisme est en réalité une industrie,
une industrie du virtuel pourrait-on écrire. Elle serait régie par
des lois économiques plutôt que morales ou spirituelles. Elle
mettrait en œuvre une technologie de l’assujettissement des
personnes au travers d’un système de moyens subtils, issus d’une
antique expérience religieuse bouddhiste mais aussi tantrique. Cette
sujétion passerait par des effets spéciaux agréables. Elle
rendrait les adeptes dépendants de sensations psychosomatiques
souveraines, obtenues par d’intenses répétitions rituelles, mais
aussi au contact de ces groupes, de leurs figures d’autorité et de
leurs mises en scène spirituelles.
Le
bouddhisme n’a pas toujours été un spectacle
Evoquons
en quelques mots un exemple parmi ces anciennes expériences
religieuses sur lesquelles se basent diverses formes de néo
bouddhisme : le bouddhisme de tradition himalayenne, un tantrisme
bouddhique.
Par
le passé, certains parmi les yogis les plus expérimentés pouvaient
harnacher le pouvoir des techniques de subjugation et de séduction
du tantrisme bouddhique. Parce qu’ils avaient éprouvé les limites
de la vie, en frôlant parfois la mort, parce qu’ils connaissaient
les conditions d’ascèse prolongée, et qu’ils avaient reçu dans
une continuité culturelle au Tibet une éducation austère et de
qualité, certains de ces hommes étaient capables de maintenir les
méthodes et les systèmes du tantrisme dans une éthique et une
compréhension correctes.
Plusieurs
de ces lamas, souvent choisis par leur propre maître, eurent la
possibilité de venir en Occident depuis l’exil, après
l’occupation chinoise de la région autonome du Tibet. Ce sont ces
ambassadeurs, choisis souvent pour leurs qualités et non par leur
naissance, qui ont fondé le tantrisme bouddhique en Europe. Et c’est
l’exceptionnel rayonnement de leur exemple qui a attiré les
premiers disciples européens et dissipé les doutes.
Mais
le temps a passé, trois décennies environ, ces maîtres sont morts
depuis. Il n’existe plus aujourd’hui les mêmes conditions
éducatives ou environnementales pour l’éducation de tels
enseignants capables de contenir les excès de pouvoir et de
fascination auxquels peut encourager un système cultuel basé sur la
libération des forces pulsionnelles d’Eros et de Thanatos.
Ayant
vécu dans des cavernes d’altitude, dans le froid, le vent, mais
aussi dans la chaleur, la faim et la soif, plusieurs de ces yogis
étaient en quelque sorte allés au-delà de la fascination et des
limitations des pulsions de vie et de mort. Ils avaient littéralement
usé toute ambition personnelle sur le roc. Leur initiation n’était
pas de celles qu’on obtient seulement dans un temple en étant
touché par les mains d’un instructeur ou par l’un de ses objets
rituels. Leur « initiation » à la vie était terriblement réelle,
car elle avait été à certains moments de leur existence la
rencontre prolongée avec la conscience, l’amour, le mystère, la
transcendance et la mort dans une totale solitude.
Dans
ce sens le Tibet était un sanctuaire où ces expériences avaient pu
être maintenues, transmises et pratiquées de génération en
génération. Mais aujourd’hui, comme nous l’avons écrit plus
haut, ces maîtres, du moins en Occident, on disparu. Ces
environnements propices à la transmission ne sont plus là. Ces
grandes familles spirituelles et leur savoir faire éducatif se sont
dispersées, leurs lignages se sont fractionnés, parfois au sein de
querelles intestines schismatiques. En l’absence des derniers
maîtres du tantrisme bouddhique, ce qui pouvait être au Tibet une
voie d’expérimentation, voire de sagesse, risque en Occident de
connaître des dérives, dans le vide d’autorité morale qu’a
laissé leur disparition…
Du
bouddhisme au néo bouddhisme
Quelles
déviances risquent alors de se produire dans le cadre cultuel de
certaines traditions néo bouddhiques ?
Voici
une image très imparfaite pour introduire notre propos : on peut
utiliser la connaissance de la physique nucléaire pour produire de
l’électricité dans une centrale, ou pour produire avec le
matériau radioactif une bombe atomique. Certaines installations
d’enrichissement, certaines connaissances et certains laboratoires
peuvent être nécessaires aux deux démarches sans qu’on puisse
décider s’ils serviront ensuite à une centrale productrice
d’énergie ou à une redoutable arme de destruction massive.
Ainsi
certains yogis de l’ancienne génération du tantrisme bouddhique
ont-ils laissé en Occident des éléments culturels et cultuels
profonds qu’ils avaient utilisés pour faire le bien autour d’eux.
Conscients de la puissance de leurs méthodes, ils n’en avaient pas
fait usage pour s’enrichir ou pour dominer. Mais ce qu’ils ont
laissé aux disciples, un peu comme une installation d’enrichissement
d’uranium, peut servir aussi dans d’autres directions. Et c’est
seulement le niveau d’éthique et d’éducation de ceux qui en ont
reçu la transmission qui fera la différence.
Mais
quel est donc cet héritage profond du bouddhisme himalayen, qui tel
un Janus à deux visages, peut être bienfaisant ou nocif, selon
l’éthique de ceux qui le pratiquent ? C’est en un mot l’émotion
spirituelle. Les techniques du tantrisme bouddhique explorent la
libération de l’émotion dans sa nature profonde à l’aide de
techniques de visualisations, mais aussi de récitation et de
contemplation. Mais si l’émotion spirituelle peut ainsi être
libérée et devenir une expérience de sagesse, les mêmes outils de
visualisations peuvent aussi l’utiliser pour tenter de rendre
efficientes ses émotions ou de manipuler celles des autres.
Par
exemple se visualiser comme un protecteur courroucé du panthéon
tantrique donne une sorte d’impression d’imperturbabilité. Le
lama peut s’en servir face à un disciple agité pour ne pas se
laisser entraîner par les émotions conflictuelles de ce dernier et
pour ainsi mieux l’accompagner sans se laisser envahir par les
perturbations qui agitent l’esprit du disciple. C’est un usage
acceptable. Mais la même visualisation de soi comme un protecteur
courroucé peut être utilisé de manières très différentes : en
imposer aux autres, tenter de les dominer, voire imaginer lacérer
l’autre à coups de hachoir, puisque cette visualisation comporte
le maniement d’un tel attribut !
On
le voit les pires visualisations sont possibles, et nul doute que
depuis des siècles tout ou presque a déjà été essayé... Et
seule l’éthique, l’éducation et l’expérience de celui qui
pratique ces méthodes feront la différence. Mais ceci n’est qu’un
modeste exemple destiné à suggérer que, vidée de son éthique, de
son expérience et de son éducation, la pratique du tantrisme
bouddhique sans ses meilleurs yogis peut être le support de nombreux
dérapages néo bouddhistes. En voici quelques-uns :
La
clef du néo bouddhisme est de susciter une émotion spirituelle, une
sensation très recherchée par les Occidentaux en mal de
spiritualité. Les nouveaux adeptes prennent ce transport agréable
pour une sorte de preuve de l’efficacité spirituelle de cette
voie. L’émotion spirituelle peut être ainsi produite par le
groupe mais elle ne cesse pas pour autant lorsque le disciple rentre
chez lui. Là, lorsque la personne est loin du temple, la répétition
de prières et de formules convenues prend le relais de la présence
physique communautaire et de ses figures d’autorité.
L’adhésion
des disciples est intensifiée à dessein en faisant de sa dévotion
au(x) gourou(s) de l’institution une des bases de son nouveau lien
social. C'est-à-dire qu’il est offert au disciple de se dédier à
tout instant, mentalement, émotionnellement et activement au maître
et à ses assesseurs, en affirmant que ce sacrifice (appelé «
offrande corps, parole, esprit » dans certaines écoles) est
indispensable à l’apprentissage de la pratique du bouddhisme.
La
perte de l’ancien lien social de maître à disciple
Quand
les figures dévotionnelles étaient d’humbles moines à la vie
simple et à l’éthique austère, ce don de soi pouvait sans doute
être envisagé comme un engagement profond de leurs quelques
disciples. Mais aujourd’hui avec des « maîtres » qui sont
devenus pour certains, en quelque sorte, des businessmen du Dharma,
menant la vie internationale des hommes d’affaires ou des
politiques - carte gold, classe affaire et suites dans des hôtels
cinq étoiles - ce sacrifice du corps, de la parole et de l’esprit
de leurs très nombreux disciples dispersés dans le monde entier a
perdu son sens ancien. Mais de plus il peut être risqué et décevant
pour ces derniers. La tentation de fédérer les milliers d’adeptes
en exigeant d’eux ce don de soi total est devenu irrésistible pour
des gourous qui veulent aller vite, convertir, augmenter leur part du
marché spirituel, voire se mesurer parfois avec une branche
concurrente de leur propre lignage schismatique.
Car
c’est la notion même de « relation de maître à disciple » qui
s’est ainsi dévoyée : les nouveaux disciples ne voient leur
maître que rarement, une fois par an peut-être, parfois moins
enore, au gré de ses villégiatures par avion, ne le connaissent pas
intimement, doivent jouer des coudes parmi des centaines d’autres
disciples pour lui dire quelques mots… Sur les plateaux du Tibet,
jusqu’au dix-neuvième siècle, le maître vivait le plus souvent
dans la proximité de ses disciples, parfois juste quelques personnes
plus jeunes, des familiers en somme, qui à son contact pouvaient
apprendre, deviner, comprendre et établir une relation humaine avec
lui sur la durée. Et il fallait compter alors en années, voire en
décennies, pour envisager cette rencontre progressive avec
l’instructeur.
Ainsi
le néo bouddhisme a gardé les apparences anciennes du bouddhisme,
mais la substance de l’apprentissage a été dévoyée pour se
conformer à l’ère globale de la consommation de masse de loisirs
spirituels.
Pour
faire taire les critiques à cet égard, l’esprit d’analyse et le
doute, portés tant sur soi-même que sur les cadres de
l’organisation, sont découragés explicitement. Le disciple doit
renoncer à évaluer l’outillage comportemental qu’il est invité
à adopter, ainsi que le comportement éthique des dirigeants de
l’institution, pour être un bon adepte. Il ne lui est ainsi plus
laissé aucune chance de déjouer l’efficacité du système cultuel
en entonnoir mis en place au niveau tant collectif
qu’individuel.
Pour
ceux des disciples qui adoptent intimement cet arsenal
comportemental, c’est souvent le début d’une nouvelle addiction
subtile, un nouvel habitus dont ils auront plus de mal à se passer
que de la cigarette, du tétra-hydro-cannabinol, des médicaments
psychotropes ou de l’alcool.
(Note
: On note d’ailleurs dans cette nouvelle génération d’adeptes
que certains consomment aussi du cannabis, cumulant ces deux
addictions, en complète contradiction avec l’enseignement
bouddhiste. Ainsi la toxicodépendance se cumule parfois avec la
dépendance à tel ou tel culte néo bouddhiste. Quant à l’alcool
il est souvent utilisé pour accrocher les fidèles aux rituels
collectifs d’offrande, les « tsok », où il est parfois distribué
en abondance...)
Mais
revenons à cette néo culture de l’émotion spirituelle. La
création et l’entretien de leur nouvelle dépendance
s’accomplissent et se prolongent alors pour les adeptes par des
programmes préétablis de conditionnement et de renforcement, par le
rabâchage de mantras ou de formules dévotionnelles, par l’intensité
de visualisations, ou par des séries interminables de préliminaires
comportant par exemple plusieurs centaines de milliers de répétitions
et visualisations synchronisées.
Bref,
un effacement de la volonté individuelle et une clôture rapide de
l’inconscient sont proposés comme la voie. Ces outils
comportementaux peuvent en effet être aussi conditionnants que
pacificateurs, selon le contexte et les conditions dans lesquels ils
sont mis en œuvre.
Pris
dans toutes ses nouvelles obligations rituelles, dévotionnelles,
cultuelles, il ne reste désormais plus beaucoup de temps au disciple
pour méditer, pour établir des relations saines avec ses
semblables, pour se consacrer aux autres dans sa vie quotidienne, ni
encore moins pour établir la tranquillité intérieure
naturelle.
Bref,
au nom du bouddhisme, au nom de sa liberté naturelle de l’esprit,
le néo bouddhisme a substitué une emprise…
Et
l’ironie est que ce nouveau joug organisationnel et cultuel est
volontaire. Il est donc d’autant plus difficile à ôter que
l’adepte est invité ainsi à devenir le geôlier, tant de ses
condisciples que de lui-même.
Promiscuité
et clôture de l’inconscient
Le
bouddhisme est au départ un chemin individuel d’émancipation et
d’autonomie, c’est du moins de cette manière que son initiateur
le bouddha Sakyamuni l’a vécu et proposé. Les moines de son temps
chérissaient ce qu’ils appelaient « l’idéale solitude » pour
pratiquer la méditation. Les lieux qui étaient utilisés étaient
généralement des espaces libres, voire des lieux déserts, que ce
soit au pied d’un arbre, sur une meule de foin ou de paille, dans
une anfractuosité du rocher ou dans la forêt primaire… Faire du
bouddhisme une sorte de conditionnement intensif par la répétition
rituelle, ou le baser sur les effets d’une uniformisation
collective et sur la prégnance du groupe, c’est exactement
inverser le sens de sa pratique.
«
Ermitage collectif » : un oxymore aujourd’hui
Ainsi
dans cet ermitage payant récemment construit près d’un monastère
à l’intention des salariés et des personnes issues de la société
civile, on a resserré les chambres les unes contre les autres,
disposé deux lits par chambre, et l’isolation acoustique a été
négligée. Résultat : on a affaire davantage à une sorte de
colonie de vacances ou d’internat qu’à un vrai ermitage
permettant l’expérience autonome de la spiritualité.
Mais
en serrant les adeptes les uns contre les autres, une communauté néo
bouddhiste atteint plusieurs objectifs. Elle prétend « faire
travailler les personnes sur leurs ego » grâce à la friction que
cette promiscuité engendre. Mais en réalité elle conditionne plus
efficacement, elle essaye d’estomper les caractéristiques
distinctives des énergies individuelles. Elle ôte l’espace et la
distance qui permettraient à chacun de disposer de tout son libre
arbitre. Elle contrôle mieux ses ouailles et elle les transforme
rapidement à son image et à sa ressemblance.
Les
promoteurs de ces dispositifs affirment que c’est leur propre
maître, quelque sage moine défunt, qui encourageait à la clôture
des retraitants dans un groupe afin, qu’en dépassant le conflit,
en ne pouvant le fuir, chacun apprenne à mieux s’observer et se
comprendre, et que - sur la durée - chacun se pacifie vis-à-vis des
autres.
Mais
ce que les promoteurs tantriques d’aujourd’hui oublient de
mentionner c’est que le vieux moine tibétain avait l’expérience
des retraites closes dans le Kham dans les années 1930 et non dans
l’Europe des années 2000 à 2010.
Ses
camarades étaient de placides fils de bergers nomades, habitués à
vivre sous la tente, avec une nombreuse fratrie.
Moins
corpulents et plus menus, ils faisaient peut-être en moyenne vingt
kgs de moins que les retraitants européens d’aujourd’hui, et
pour ce qui est de leur taille mesuraient peut-être vingt
centimètres de moins…
Ces
moines, fils d’éleveurs khampas des années 1930, né sous
d’autres latitudes, n’avaient presque pas de barbe au visage, ni
de poil aux bras ! Leurs expressions étaient plus douces et
juvéniles. Et quand ils élevaient le ton cela n’avait rien à
voir avec, disons, la puissance de perturbation d’un adepte
anglo-saxon élevé au hard rock heavy metal et consommateur
occasionnel d’amphétamines.
Ces
jeunes retraitants tibétains n’avaient pas été nourris de séries
télévisées, ni de cinéma américain violent, ne savaient pas ce
qu’était un ordinateur, ni une console de jeux. Certains n’étaient
jamais monté dans une automobile, voire n’en avaient jamais
rêvé…
Les
inviter à se clore avec quelques camarades avec lesquels ils avaient
déjà vécu longuement au monastère pour trois ans de plus n’était
pas un défi insurmontable.
Mais
vouloir mettre aujourd’hui dans le même espace confiné d’un «
ermitage collectif » des personnes plus âgées, physiquement et
émotionnellement beaucoup plus volumineuses, beaucoup plus agitées,
contradictoires et aussi beaucoup plus complexes, récemment venues
d’horizons divers sans toujours bien se connaître les unes les
autres, n’est pas du tout la même chose, et ne peut pas donner les
mêmes résultats.
Cela
revient à mettre dans une cocotte minute nos adeptes occidentaux.
Cette promiscuité excessive revient à créer des frictions, à
faire s’interpénétrer constamment les espaces, les pensées et
les émotions de chacun, bref, à créer ce que les éthologues
appellent un cloaque comportemental générant du stress.
Et
le résultat est que cette friction excessive peut alors abraser les
qualités les plus subtiles et délicates des personnalités,
uniformiser, affadir les caractères, et ôter le rayonnement
particulier des personnes qui n’ont nulle part où aller pour se
retrouver enfin vraiment seules et se ressourcer.
Ce
sont les plus durs qui font leur loi, et qui font souffrir les plus
délicats et les plus sensibles, rapportent par ailleurs d’anciens
retraitants européens à l’issue de l’expérience de trois
années de retraite collective close.
En
revanche à la sortie certains risquent plus ou moins d’être
essorés, lessivés, uniformisés, de penser plus ou moins pareil, et
de réciter la même rengaine si souvent répétée. Les militaires
connaissent bien les techniques utilisées dans la formation des
commandos. Et il est probable que ce n’est pas vraiment ce que le
bouddha avait en tête quand il a rencontré ses premiers
disciples…
Les
meilleurs disciples sont déjà partis
Les
méditants flamboyants, libres et extravertis des décennies passées
ont, pour beaucoup, déserté. Ils ont tiré les bilans d’une
vingtaine, voire d’une trentaine d’années d’engagement. Et ces
bilans sont souvent mitigés, voire sans illusion. Ils n’ont
d’ailleurs aucune bonne raison de rester, dans la mesure où les
Asiatiques expérimentés et authentiques qui avaient su éveiller,
il y a plusieurs décennies, leur confiance et leur enthousiasme, ont
disparu.
Après
la mort de ces vénérables sages, les anciens disciples ont vu
changer leur communauté, à laquelle ils avaient par le passé donné
souvent de leur temps, de leur argent, de leur travail et de leur
confiance.
Et
certaines sont devenues, en quelque sorte, des organisations
d’inspiration néo bouddhiste en quelques années seulement. Les
disciples expérimentés se sont retirés discrètement, ne parlant
de leur déception qu’à quelques amis, et encore à demis mots
On
a noté autour d’une lamaserie, récemment, de nombreuses ventes de
maisons appartenant à des disciples de longue date qui ont repris
leur liberté. Le maître est mort voici quelques années, et depuis
le turn over des disciples s’est confirmé. L’un d’entre ces
disciples s’est même réinstallé, à dessein, à proximité d’un
monastère catholique après plus de trente années d’engagement
bouddhiste.
Ces
disciples déjà âgés et éprouvés faisant défaut, ne finançant
plus les œuvres de ces organisations, et n’y contribuant plus par
leur bénévolat ou leur engagement personnel, ils sont remplacés au
sein de ces communautés en recomposition par des personnes plus
jeunes, plus introverties, peut-être moins bien configurées dans
leur vie intérieure, plus fragiles, en quête de repères, et de
prise en charge affective et morale.
On
est passé d’une génération de sympathisants bouddhistes qui
apportait leurs propres richesses individuelles aux communautés, et
les enrichissaient de leurs différences, à des communautés néo
bouddhistes désormais très bien implantées, ayant été dotées de
moyens de conditionnement collectif et qui se proposent d’effacer
le singularités, de fédérer les énergies et de diriger des
esprits dociles et des personnalités soumises.
Bref,
si la statue dorée y sourit toujours, certains temples modernes
semblent (de plus en plus) désertés par l’antique sagesse… Le
bouddhisme disparaît, il est vrai, avec le mode de vie traditionnel
en Asie ; alors place au néo bouddhisme en Occident ?
Le
néo bouddhisme a le discours et les apparences du bouddhisme, mais
il vise au développement de ses organisations, pour l’enrichissement
et le prestige des quelques hiérarques qui les contrôlent
jalousement, tandis que le développement spirituel des personnes
n’est plus qu’un discours, qu’un alibi, qu’un prétexte,
qu’une langue de bois, qu’une variable d’ajustement. Les
énergies spirituelles des disciples y sont une ressource consommable
par le projet organisationnel.
La
fin de la gratuité
Car
pour vivre, tout simplement, le bouddhisme il n’est même pas
nécessaire d’aller dans un « centre du dharma » comme voudraient
pourtant nous le faire croire certains de ses nouveaux promoteurs...
Il n’y a besoin de rien de payant au contraire. Juste ces
ingrédients gratuits - que sont l’air, l’eau, une nourriture
simple, l’espace, la solitude, la nature, le silence, la paix
intérieure et surtout quelques vrais amis - sont bienvenues pour
s’asseoir et méditer.
Même
pas besoin d’un coussin spécial, le « safu » en coton, puisque
le bouddha a atteint l’éveil assis sur quelques poignées d’herbe
kusha qu’on lui avait données. Mais cela – cette gratuité –
vous ne la trouverez pas beaucoup dans des « centres » où l’on
fera payer au client une adhésion, payer des enseignements, payer
parfois des méditations, payer des initiations publiques, payer des
textes rituels, payer des bibelots à la boutique comme ces rosaires
rituels appelés « mala », et même payer le prix d’une pension
d’hébergement pour avoir le droit d’y travailler
gratuitement…
On
pourrait croire que ce n’est pas si grave, qu’après tout ce
n’est qu’un reflet en miroir du monde d’aujourd’hui. Certes,
mais il ne faut pas négliger le prix humain ou plus simplement les
profondes déceptions individuelles que cela engendrera demain.
Absence
de prévention et de contraception
Prenons
l’exemple de quelques jeunes bénévoles travaillant pour une de
ces nouvelles lamaseries reconstituées en Occident. On leur suggère
implicitement que la chasteté et l’abstinence sont la voie royale,
puisque les eurolamas qui les entourent font la promotion de ce mode
de vie…
Alors
nos vaillants bénévoles font de gros efforts, prennent parfois des
vœux de chasteté pour une période déterminée, et au quotidien
s’abstiennent de relations sexuelles dans ce milieu qui les
décourage.
Puis
ce qui doit arriver arrive : après quelque rituel collectif trop
arrosé, car de l’alcool « consacré » y est servi, parfois en
abondance, les bonnes résolutions volent en éclat. Et deux chastes
bénévoles, garçons et filles, se retrouvent parfois pour apaiser
leurs tensions et leur désirs accumulés pendant plusieurs mois,
voire plusieurs années.
Dans
la précipitation, la culpabilisation et l’imprévoyance, ces
partenaires malgré eux copulent ici hâtivement, à la sauvette,
parfois même dans un buisson derrière le temple, sans préservatif
ni contraception. Car bien entendu ni l’un ni l’autre ne sont
bien vus près du monastère. Et contrairement à la société civile
où l’on dispose de distributeurs de préservatifs à vingt
centimes d’euro dans chaque lycée de France, on préfère là se
voiler la face. Aucune prévention, aucune contraception, c’est
comme au dix-neuvième siècle.
Résultat,
chaque année ou presque : des jeunes adeptes qui découvrent, à
leur corps défendant, qu’ils sont bientôt pères ou mères, aucun
n’étant prêt pour ces responsabilités, ni ne les ayant désirées
et encore moins choisies.
L’ironie
et que ces jeunes hommes et ces jeunes femmes étaient épris
d’autonomie, de bonne solitude et de liberté. C’est au nom de
ces aspirations qu’ils étaient venus vers le « monastère »,
méditer et pratiquer une voie de l’ascèse individuelle. Ils se
retrouvent avec un bébé en gestation et leur rêve de voyage
spirituel tombe en lambeaux. Merci qui ?
A
chaque fois c’est à peu près pareil pour ce qui s’ensuit. Nos
disciples embarrassés viennent prendre conseil auprès de leur
eurolama attitré, celui qui fait office pour eux de guide spirituel
au monastère. Ils lui avouent, la tête baissée et l’air honteux
qu’ils ont eu des relations sexuelles.
L’eurolama
d’un air digne, compatissant, sévère et à peine ironique (se
disant tout bas « voilà bien le samsara ! »), leur suggère de ne
pas recourir à l’avortement, de quitter le clos monastique et
d’élever l’enfant, tout cela encore au nom du bouddhisme et de
ses valeurs de respect de la vie. Ouste ! « C’est votre karma »
ajoute-t-il généralement, et pour tout viatique, à l’attention
des deux adeptes dont le visage a blêmi…
Leur
rêve de vie libre et indépendante est brisé. Il ne leur reste
comme cadeau de cette vie spirituelle avortée que les couches à
changer, les tétées, les courses au supermarché et les traites à
payer pour de longues années.
C’est
comme cela que se sont finies bien des vacances spirituelles dans une
de ces communautés proprettes aux parterres de fleurs soigneusement
binés…
Voilà
comment le néo bouddhisme, s’il promet les apparences du
bouddhisme monastique, peut en réalité amener exactement son
contraire, comment il peut inverser l’utopie spirituelle chez ceux
qui ont la faiblesse d’y croire… Avant de se retrouver, nouveaux
pauvres, papas et mamans, sans situation, alors qu’ils rêvaient
d’un destin librement choisi et assumé comme les moines du Bouddha
en leur temps.
Bientôt
des « Class actions » à la française ?
Tandis
que le législateur français étudie actuellement la possibilité de
permettre le recours aux « class actions » à l’américaine, ces
actions collectives en justice, on peut se demander si certains
gourous tantriques d’aujourd’hui ou de demain et certaines
organisations ne seront pas un jour sur le banc des accusés.
Avec
la possibilité de se fédérer, les adeptes déçus, trompés,
abusés, voire plus rarement détruits, ou les familles de ces
victimes pourront se sentir encouragés à faire entendre leurs voix.
Pourront-ils collectivement demander réparation pour les dommages
qu’ils ont subis ? C’est encore une autre histoire… Mais il
n’est pas impossible qu’à l’échelle de quelques décennies on
en entende à nouveau parler, tant les prises de conscience sont
aujourd’hui rapidement en marche dans la société de l’Internet
et de l’information…
Un
bon connaisseur de ces milieux suggérait discrètement que les «
arnaqués du dharma » (ce sont ses mots) qui ont travaillé des
années durant sans contrepartie pour les œuvres et le prestige de
certaines communautés puissent ainsi se regrouper pour faire valoir
leurs droits. N’ayant pas cotisé aux caisses sociales, mutuelles
et de prévoyance pendant toutes ces années de labeur gratuit -
c’était le sacerdoce qu’on leur proposait alors - certains se
retrouvent sans ressources à la veille de l’âge légal de la
retraite.
Avec
les « class actions » à la française, pourraient-ils demander à
être indemnisés pour ne pas regretter d’avoir tant donné, comme
le leur demandent les maîtres ? Ces derniers mènent aujourd’hui
une vie de PDG de société, tandis que parmi leurs anciens
bénévoles, âgés désormais, d’autres sont en dessous du seuil
de pauvreté et qu’en plus ils n’ont jamais atteint l’éveil
spirituel qu’on leur avait tant fait miroiter…
I
Plaisir
spirituel & réalité sociale
L'image
sereine du bouddha ou le principe de plaisir
Libérateur,
apaisant, bienfaisant, bienveillant : le bouddhisme dispose d'une
excellente image en Occident, où son implantation est récente. Il y
a cependant plusieurs bouddhismes et certaines formes plus
dévotionnelles ou répétitives sont aujourd'hui mieux comprises. En
particulier on se demande désormais si le tantrisme bouddhique ne
pourrait pas, ici ou là, comporter des dimensions "addictives".
Sa pratique loin de libérer des "attachements" serait-elle
en fait dans ces cas une nouvelle forme de dépendance, plus subtile,
mais aussi plus insidieuse ? Nous ne prétendons pas donner de
réponse simple à cette question plurielle. Et le débat est
ouvert.
L'enthousiasme
des débuts est également à prendre avec tout le sérieux qu'on lui
doit : c'est un moteur de certaines communautés qui renouvellent
fréquemment leur effectif de bénévoles, stagiaires pratiquants et
autres travailleurs sans rémunération.
Que
deviennent les adeptes après l'enthousiasme des débuts,
s'investissent-ils autant ? S'investissent-ils autrement ? Connaître
les réponses à cette question nous permettrait de comprendre
comment fonctionne l'adhésion des nouveaux sympathisants, puis des
adeptes de plus longue date, et peut-être d'envisager une dépendance
(ou une indépendance) évolutive dans le temps...
Pour
certains nouveaux adeptes de la religion bouddhiste (ne généralisons
pas), il y a un statut, une identité apparente, à affirmer et à
maintenir. L'affirmation d'une "personnalité bouddhiste" a
ses couleurs et ses qualités mais elle est aussi une pose, une
expression de l'ego, un masque social (persona). Attention toutefois
à ne pas tomber dans le piège de la discrimination sur la base de
l'appartenance religieuse, et à rester dans l'examen attentif et
bienveillant des pratiques sociales.
C'est
une interrogation essentielle, car on sait à quel point nos
contemporains et nous-mêmes sommes accrochés au maintien de notre
image sociale, de nos accessoires en somme. Certains styles de vie
qualifiés à tort sans doute de "bouddhistes" seraient-il
eux aussi un costume de l'ego, un habitus !? Et certains adeptes
(sans généraliser, ni discriminer) de cette persona bouddhiste lui
seraient-ils tout aussi attachés que nos concitoyens le sont à des
images statutaires plus répandues ?Une dépendance ordinaire en
somme ? [Ce sont sans doute les plus tenaces...]Mais alors est-ce si
grave, est-ce un sujet particulier de préoccupation, si après tout
de nouveaux adeptes du styles de vie bouddhistes ne sont ni plus ni
moins égocentrés que leurs contemporains ?
Les
pratiques sociales ou principe de réalité
C'est
ce que ce développement souhaite modestement accomplir :
"démythifier" (démystifier) ce récent phénomène social
et prévenir les visiteurs des déceptions éventuelles avant qu'ils
ne s'engagent parfois durablement. Ces anecdotes critiques qui ont pu
être citées, ici et là ne visent pas à salir ou à troubler
l'image d'une religion qui nous est à tous plutôt sympathique, mais
à réveiller les attentions de nos visiteurs qui se laissent tenter
par le "beau voyage spirituel" sans en interroger les
pratiques réelles.
Il
faut nécessairement interroger la réalité des pratiques sociales
du bouddhisme aujourd'hui, et ne pas fermer les yeux sur les
dérapages, c'est il me semble le message que chacun à sa manière a
pu apporter sur les colonnes de ce portail.
Et
si un groupe, ou un instructeur, voir un élément de dogme ne passe
pas le test, un bon conseil, je crois, est de passer son chemin et
d'aller voir ailleurs, voire de faire son chemin seul s'il n'y a pas
d'autre voie sûre. Le plus essentiel pour les nouveaux qui
découvrent ces écoles initiatiques du bouddhisme est d'éviter de
couper la branche de leurs relations sociales actuelles sur laquelle
ils sont assis au profit d'une adhésion socialement coûteuse et
décevante (par exemple à un mandala de « practitioners tantriques
» qui pourrait le leur suggérer implicitement sans leur offrir
vraiment de projet stable en retour).En bref, être au moins aussi
"picky" et "choosy", c'est à dire aussi
pointilleux pour le choix de son école bouddhiste que pour le choix
de sa prochaine auto ou de son prochain écran plat de télé !! Vous
comprendrez, je crois, le second degré de cette suggestion. Nous
développons des trésors d'ingéniosité pour faire des achats
quotidiens, allant jusqu'à examiner les modèles d'autocuiseurs ou
de fer à repasser dans des magazines qui les ont testés, ou allant
jusqu'à comparer leurs prix grâce à des comparateurs sophistiqués
sur Internet.
Or
pour le choix d'une école spirituelle, ou d'une nouvelle religion
minute, ce qui est quand même autrement plus important et sérieux,
nous fermons les yeux, disons "bouddha, que ta volonté soit
faite !", prenons naïvement tous les risques d'être floués ou
déçus, et décidons à chaud sans savoir dans quoi nous nous
engageons. Puisque la quête du bouddha est devenue le grand «
spiritual supermarket » que nous savons, je suggère d'appliquer les
règles et les exigences que nous avons pour le supermarché
quotidien de nos désirs, règles basées sur l'examen attentif, la
comparaison critique, l'élimination sans hésitation des options
moindres, et le refus du moindre doute et de la moindre anomalie !
A
quand un "Que Choisir ?" consacré au bouddhisme ?!! Mais
un modèle passerait-t-il le test avec plus de dix sur vingt ?!! Et
où est la garantie, la responsabilité du fournisseur ?!! On le voit
ce type d'approche permet de comprendre que certaines écoles
bouddhistes font supporter à leurs usagers tout le poids de leurs
responsabilités institutionnelles au lieu de les assumer. Au final
la responsabilité de l'échec, de la déception voire de l'abus
éventuel est toujours supporté par l'usager et jamais par
l'institution au nom du sacro-saint "karma", bien utile
pour dédouaner l'institution de la moindre responsabilité.
Il
me semble que nos contemporains n'ont pas à faire des chèques en
blanc à des groupes de cette nature, puisqu'ils ont aussi des
droits, ils doivent pouvoir obtenir le "satisfait ou remboursé"
de diverses manières, ainsi qu'une compensation convenable si les
choses tournent mal, ou si l'on a abusé en retour de la confiance
qu'ils ont offert !"Pas d'éveil spirituel obtenu par cet élève
bouddhiste après vingt ans de pratique dans cette école ?!
Remboursez et compensez pour le non respect des promesses marketing
!!! " Comme chez Darty ! La bouteille de champagne en
prime.
Quel
paradoxe !
Les
modèles de lecture du monde ne restituent pas vraiment cette image
complète de l'expérience, de la réalité telle qu'elle est, avec
sa souffrance, son potentiel positif etc.C’est sans doute, comme il
a souvent été noté, la fin des idéologies, le déclin de ces
approches en "-ismes" qui ont eu légitimement sans doute
leur heure de gloire et leur importance : christianisme, positivisme,
matérialisme, marxisme, etc. Le dernier en date à s'être exposé
puis désenchanté étant peut-être le bouddhisme.Il me semble
qu'aujourd'hui nous commençons à mieux percevoir en quoi toutes ces
idéologies mutuellement exclusives (le bouddhisme étant l'une des
dernières à avoir eu du succès en Occident avec l'effet dalaï
lama) ne seraient plus les outils de l'esprit satisfaisants pour
notre époque. C’est du moins mon impression.Notre époque connaît
un peu mieux l'accès à l'information en temps réel, à l'Internet,
les technologies et les sciences qui pénètrent plus profondément
la réalité, et surtout les enjeux planétaires, l'urgence de
réfléchir à sa survie, ainsi que la place de la Terre dans
l'univers.Tout cela fait voler en éclat les idéologies, qui sont
trop "petites", trop "étroites", trop simplistes
pour rendre compte de la complexité et de l'ouverture extraordinaire
des esprits aujourd'hui.Voici la conclusion du livre en ligne gouttes
de rosée au jardins du lotus qui
évoque aussi cette question : « Quel paradoxe : la recherche de la
sérénité pourrait-elle aussi connaître, comme d’autres
traditions, certaines tentations de se clore ? Le message du bouddha
servira-t-il alors de dogme et non plus de gnose ? La fontaine
orientale des mystérieuses pratiques de méditation coulera-t-elle
encore, ou est-elle déjà pétrifiée ? Des écoles qui sont à bout
de souffle en Asie peuvent-elles encore promouvoir un humain en
révélation progressive, et accepter les individus d’aujourd’hui
?
L’humanité,
dans sa complexe, diverse et foisonnante évolution, échappera-t-elle
à l’idée théâtrale d’une félicité jalousement gardée par
des maîtres à penser revêtus d’une longue épitoge ? Selon nous,
la quête essentielle passe par soi, par les autres, et n’a pas
besoin de grand décorum... La perte d’audience des bouddhismes en
Asie, le déclin probable, sinon inévitable, de leur mode en Europe,
ne sont donc pas seulement le fait de l’apparition progressive d’un
monde plus scientifique, plus technologique et plus informé.
Comme
l’écrit le prix Nobel de littérature V.S. Naipaul (cité en 2002
par l’hebdomadaire Newsweek) au sujet de la quête humaine du
bonheur : « l’idée de l’individu, de la responsabilité, du
choix, de la vie intellectuelle, de la vocation, de la perfectibilité
et de l’accomplissement : c’est une idée humaine immense. Elle
ne peut pas être réduite à un système fixe. Elle ne peut pas
générer du fanatisme. Mais on sait qu’elle existe et, à cause de
cela même, les autres systèmes plus rigides éclatent
finalement...»
Que
des systèmes bouddhiques rigides éclatent déjà sous la pression
de leurs schismes et de leurs contradictions, la statue admirable
sourit... comme si de rien n’était. »
II
Religion
ou philosophie ?
Le
bouddhisme est un terme général qui désigne des cultes distincts
et institutionnalisés, c'est à dire de nombreuses églises (écoles)
qui communiquent d'ailleurs dans l'ensemble relativement peu et qui
ne partagent pas toutes exactement les mêmes croyances et surtout
pas les mêmes pratiques. En France ont été reconnues congrégations
religieuses (par le Bureau Central des Cultes qui dépend du
Ministère de l'Intérieur) plusieurs organisations issues du
bouddhisme, en particulier se réclamant de lignages du tantrisme
bouddhique de tradition himalayenne.
C’est
une religion non théiste
Dans
la mesure où des lieux de culte existent, que des communautés
d'adeptes s'y regroupent et y célèbrent des rites on ne peut parler
seulement de philosophie. C'est parce que le bouddhisme ne révère
pas un Dieu créateur qu'il est justement qualifié de religion non
théiste.Mais le débat est ouvert, on va nous objecter que le
bouddhisme est avant tout une praxis, une pratique, voire un style de
vie... Et nous ne pouvons pas non plus le contester !
Dans
l'environnement du bouddhisme de tradition himalayenne tel qu'il est
proposé en Europe la dimension collective religieuse, voire
conviviale est très présente. Tisser des liens n'y est pas
incongru, bien au contraire, et parfois les liens sont même
visibles, comme je vais essayer de l'illustrer avec l'exemple
suivant.J'ai souvent noté que l'été au bord d'un lac proche d'un
de ces centres du Dharma, les pratiquants se retrouvent pour un
moment de baignade : parfois des familles entières, avec parents et
leurs jeunes enfants. A quoi les bouddhistes en maillot de bain se
reconnaissent-il ? Cela pourrait être une devinette, si nous ne nous
refusions pas à toute forme de discrimination, en particulier
religieuse. On les reconnaît dans cet espace public aux cordons de
protection rouges qu'ils portent autour du cou ou plus rarement du
poignet. Bien souvent les jeunes enfants, parfois des nourrissons,
portent aussi ces liens en coton grenat supposés apporter une
bénédiction ("djinlab"), qui signalent qu'ils ont été
présentés à quelque lama, eurolama ou droupla lors d'une cérémonie
publique ou d'un entretien familial, voire d'une séance de refuge,
qu'elle soit collective ou plus privée. J'ai choisi cet exemple du
cordon de protection afin de montrer que l'appartenance religieuse
semble bien être au coeur du processus d'acculturation au
bouddhisme, dans le cas de traditions d'origine himalayennes à tout
le moins... Alors trancher les liens ou nouer un nouveau lien ? Le
bouddha avait tranché, mais il n'est pas sûr que ses nouveaux
émules (ceux du tantrisme bouddhique made in Europe) l'aient bien
compris.
Les
limites du religieux et le sutra du lotus
Extrait
du sutra du lotus : « Il n'aura pas les lèvres pendantes, ni
retroussées, ni gercées ni pustuleuses; elles ne seront ni abîmées
ni tordues, ni épaisses ni grandes, pas plus qu'elles ne seront
noircies, ni avec aucun autre défaut. Il n'aura pas le nez aplati ou
tordu, ni le visage basané, allongé, étroit ou concave; il n'aura
aucune marque rébarbative. »
Cet
extrait vient à propos pour mieux faire apparaître ce que cette
forme tardive de bouddhisme a intégré, en effet, de merveilleux, de
religieux, mais aussi, il faut bien le dire de caricatural. En
relisant attentivement ces citations on perçoit dans tel ou tel
passage que cette pensée est souvent figée et hypothétique, et
qu'elle s'affirme comme exclusive. Qui aujourd'hui pourrait assumer
la déclaration suivante au nom d'une religion de tolérance et
d'acceptation des différences : "Il n'aura pas le nez aplati ou
tordu, ni le visage basané, allongé, étroit ou concave; il n'aura
aucune marque rébarbative." ?
On
n'est pas loin du dérapage discriminatoire, raciste et xénophobe
avec ces assertions péremptoires et générales issues de ce sutra.
Et le pire qui pourrait arriver serait que des Occidentaux, des
nouveaux convertis, prennent ces choses au pied de la lettre comme
une "nouvelle sagesse", et en fassent une forme de
(néo)fondamentalisme !
L'interactivité
est une agréable chose nouvelle, et Internet qui la permet - en
faisant circuler et commenter l'information - devrait
irréversiblement contribuer à décrypter puis à déminer des
messages d'intolérance lorsqu'ils se présentent sous l'apparence de
sagesse évidente d'un "sutra".Personne ne peut aujourd'hui
assumer de tels propos de nature discriminatoire. Alors ce bouddhisme
tel qu'il est affirmé dans ce sutra appartient-il au rayon des
curiosités datées et périmées ?
Autre
extrait du sutra du lotus : « Les êtres y naîtront tous par
métamorphose et il n'y aura pas de désir de fornication. On y
obtiendra les grands pouvoirs divins, les corps émettront de la
lumière et l'on s'y déplacera librement en volant. La volonté y
sera affermie, comme le zèle et la sagesse. Tous seront
universellement de couleur d'or et seront spontanément parés des
trente-deux marques. »
La
bande dessinée pour enfants et les films hollywoodiens comme
Spiderman ou Batman font aujourd'hui aussi bien dans ce registre du
merveilleux :
"On
y obtiendra les grands pouvoirs divins, les corps émettront de la
lumière et l'on s'y déplacera librement en volant."
Le
diable est dans les détails, et c'est vrai, qu'en citant précisément
le sutra, il nous est permis de découvrir clairement ses détails.
Si nos contemporains les découvrent aussi, ils verront la trame de
ce projet, et comprendront que les ombres et les dérives éventuelles
de la pratique du bouddhisme en Occident ont aussi un fondement
textuel et idéologique.
Ces
dérapages souvent notés désormais du bouddhisme actuel ne sont pas
seulement le fait de faiblesses humaines contemporaines, mais déjà
inscrits dans certains textes de référence bouddhistes depuis fort
longtemps, qui en sont comme des programmes.Jusqu'à présent des
animateurs de centres du dharma et des promoteurs du bouddhisme en
Occident ont affirmé que c'était les névroses des Européens
d'aujourd'hui qui étaient à l'origine des difficultés à pratiquer
leurs bouddhismes de manière décente et convaincante.
Il
semblerait en lisant ces brefs extraits de sutra que les modèles de
comportements que ce dernier propose soient aussi plus conflictuels,
névrotiques, voire presque psychotiques (avec ce culte de la toute
puissance et d'un surhomme dharma) qu'il n'est généralement
admis.
Le
bouddhisme est-il une psychologie ?
Une
psychologie doit répondre comme toute activité scientifique au
critère de l'interrogation et de la réfutation. Est-ce que le
tantrika est prêt à interroger les croyances et les modèles sur
lesquels est basée sa pratique ? Pas certain ! Il peut objecter à
juste titre qu'interroger par exemple la vertu ou les qualités de
son propre maître va affaiblir sa dévotion et donc nuire
éventuellement à sa pratique. Ou il veut pouvoir conserver pour sa
pratique son modèle de mandala de l'univers avec une terre plate,
une haute montagne au centre et quatre continents disposés aux
quatre orients. D'ailleurs sa sainteté le dalaï lama a proposé,
sans grand succès auprès des disciples, que l'on abandonne de
modèle de l'univers tantrique avec sa terre plate puisque nous en
savons davantage grâce à la science sur la forme de la terre, des
galaxies, etc.C'est parce qu'il nécessite un acte de foi renouvelé
par la prière, et non l'examen libre et critique de la réalité,
c'est parce qu'il ne peut pas accomplir le rejet de modèles codifiés
et ritualisés qui ne correspondent pas à la réalité, que le
tantrisme bouddhique ne peut pas constituer une psychologie et qu'il
appartient typiquement aux nouveaux mouvements religieux en
Occident.
Personnellement
je ne suis pas vraiment gêné de certains attachements que dénonce
le bouddhisme. Ils nous aident à nous inscrire dans le monde. Que
serait la vie sans amour, sans plaisirs, sans passions, voire sans
vocations professionnelles ou sans familles ?Je suis plus séduit par
le message du bouddha quand il permet de mieux abandonner la
violence, la jalousie ou la haine. Mais là aussi il y a une limite :
la vie avec son instinct de survie indispensable, sa lutte entre les
espèces pour la nourriture, n'est-elle pas un contre exemple de ce
message de sérénité et de détachement ? En bref pratiquer
vraiment l'absence d'attachement comme l'absence d'agression est-il
possible, puisqu'il semble bien que ce soit inscrit dans le dynamisme
de la vie animale et humaine... ?
"Etre
libéré des conceptions, des opinions" est aussi un des
objectifs de la pratique du bouddhisme souvent souligné par ses
défenseurs. Mais en réalité "les opinions" ou "les
conceptions" sont-ils vraiment des obstacles au processus de
connaissance ?Il me semble que la curiosité d'esprit, le regard et
le point de vue qu'on a sur les choses et sur le monde, et jusqu'au
débat d'idées qui font avancer la pensée et parfois notre réalité
concrète, sont plutôt du côté des choses utiles, et non de ce
dont il faudrait se débarrasser.Je crains plutôt quand nos
contemporains n'auraient plus d'opinions, plus de conceptions, et
donc plus de représentations !Cette manière de condamner le mental,
et ses productions, comme la source de nos maux, est très usuelle
dans les milieux du bouddhisme en Occident, et je ne l'ai pas trouvée
à ce point en Asie lors de mes séjours.Notre raison, notre "mental"
sont si indispensables que je suis bien certain que, cher lecteur,
vous vous en servez beaucoup chaque jour, ne serait-ce qu'en cet
instant en utilisant cet ordinateur qui est face de vous, je ne vois
pas pourquoi vous voudriez nous débarrasser de certaines de ses plus
utiles productions comme les conceptions ou les opinions !"Etre
libéré des conceptions, des opinions" : j'ai souvent trouvé
ce point de vue, parfois sous des formes encore plus affirmatives,
sur des forums bouddhistes. Je me demande parfois si ce n'est pas une
manière de contrôler les disciples, de les décourager de critiquer
la structure de certaines écoles se réclamant du bouddha, de les
rendre plus soumis en somme à un contrôle social et mental, plus
qu'une véritable hygiène de vie. Car des élèves sans conceptions
et sans opinions seraient alors parfaitement malléables, et des
hiérarques indélicats pourraient (j'imagine) même tout leur
demander d'accepter au nom de leur foi : obéissance, travail non
rémunéré, service des anciens, discipline du groupe...Bien entendu
ce point est une provocation à la réflexion.Le bouddha lui-même
avait beaucoup de conceptions et d'opinions, puisqu'elles remplissent
littéralement les trois corbeilles du vinaya, des sutras et de
l'abhidharma ! Pourquoi nous refuser à nous-mêmes, ce qu'il avait,
lui, en son temps, cultivé au plus haut point ?!
La
vie est plus une opportunité qu’une souffrance
De
mon côté, contrairement au dogme canonique du bouddhisme qui
affirme « la première vérité de la souffrance », je ne suis pas
convaincu que la vie soit surtout souffrance. Cette première noble
vérité ne me paraît pas aussi essentielle que l'enseignement du
bouddhisme le dit. La vie est souffrance, certes, surtout face à la
perte, au chagrin, au désespoir, au fait d'éprouver ce qu'on ne
veut pas et de ne pas être unifié avec ce que l'on voudrait, face
surtout à la maladie, à la vieillesse et à l'imminence de la mort.
Mais
la vie est surtout vie, c'est à dire opportunité unique d'une
expérience consciente, sensorielle, morale, artistique, sociale,
pratique, terrestre etc.
La
vie est avant tout un cadeau extraordinaire à apprécier avant même
d'en trouver amer les inconvénients, c'est à dire la souffrance. Je
ne « bouddhe » pas mon bonheur de vivre, de vivre simplement, même
si je peste parfois de souffrir aussi. Et je ne conçois pas d'éveil
qui trouverait que la vie ne vaut pas la peine d'être éprouvée.
Car sans la vie que serions-nous ? Sans la souffrance de la vie,
point de vie. Alors que serions-nous sans la vie ? Nous voudrions la
vie sans la souffrance ?! Je ne pense pas que nous puissions jouer
sur les deux tableaux, avoir le beurre et l'argent du beurre.
Etre
vivant - naître, grandir, éprouver - privilège unique (aucune vie
n'est semblable à aucune autre) mérite bien d'être reconnu. Notre
reconnaissance et notre appréciation sont bien le moins que nous
puissions offrir pour un tel cadeau : exister plutôt que ne pas
exister, naître plutôt que de ne pas naître, être plutôt que ne
pas être.Et en plus la Terre est jolie... Le ciel étoilé la nuit,
très beau. Et les humains souvent sympathiques.
Alors
dukkha (la "souffrance" en langue ancienne pali) restera
aussi petite que possible, et ne comptez pas sur moi pour en faire un
épouvantail !S'il existe un nirvana, ou plutôt des expériences
possibles d'éveil, il me semble que ce sera ici et maintenant, au
moment même où je presse sur la touche envoyer du clavier.
Il
me semble qu'une génération plus jeune d'Occidentaux se saisit
actuellement d'un bouddhisme doloriste. Un peu écoeurés et à juste
titre des dérapages du tantrisme bouddhique et des scandales qui ont
émaillé les années 90, ils foncent sur une lecture plus
fondamentale des textes canoniques, en quête d'une certaine pureté.
Le risque est d'en faire une sorte de nouvelle ascèse, d'une sorte
d'idéologie de la privation : privation de viande, privation d'une
sexualité assumée, privation des expériences sensorielles et des
plaisirs de notre temps. Et surtout le risque est de se couper de
l'époque et des autres selon le credo que tout étant souffrance, le
monde étant souffrance, et les autres vivant la souffrance, il faut
s'en détacher. Un bouddhisme lu au plus près du texte pourrait
hélas inciter des jeunes gens à se punir, au fond, pour un monde en
lequel ils ne se reconnaissent pas beaucoup, ou plutôt à se punir
deux fois : la frustration du monde qui les entoure, plus cette
ascèse supplémentaire de l'octuple sentier conçu comme une extrême
modération, c'est à dire une sorte d'anorexie générale vis à vis
de la vie.
Pour
ne pas tomber dans ce mode de vie rétréci, tout en comprenant les
enseignements du bouddha, il me semble qu'il faut avoir vécu, avoir
bien vécu avant de prendre le recul. Le bouddha lui-même ne fit pas
autre chose et jusqu'à la trentaine (un âge déjà conséquent pour
l'époque antique), il tira à l'arc, pratiqua la vie chevaleresque
des kshatria, fit l'amour, alla à des fêtes (des teufs dirait-on
aujourd'hui), conçut une descendance, profita de plusieurs palais,
et se destina même à reprendre le trône régional des Sakya après
son père. C'est après cette vie vocationnelle bien remplie, comme
lassé de tous ces plaisirs terrestres dont il avait vidé la coupe,
qu'il prit le recul, chercha le sens, médita vraiment.
La
question du soi / non soi est probablement aussi une cheville
ouvrière du bouddhisme.
Vivre
! Ecrire une chanson joyeuse qui s’appellera « singing in the rain
», plutôt que se laisser mouiller amèrement par la pluie... Et la
chanson deviendra presque immortelle en passant aux générations
suivantes et en les enrichissant. Faire de sa vie une œuvre d’art
à défaut de trouver le nirvana…
Peut-être
les jeunes gens qui cherchent le sens dès la vingtaine au sein du
bouddhisme pourraient s'en inspirer. Au lieu de se mettre au RMI et
de faire des retraites sous la tutelle ambiguë de certains « guides
», (comme cela arrive parfois) ils pourraient étudier, travailler,
parcourir le monde, vivre l'amitié et la rencontre des autres,
mettre à profit leurs jeunes années et se faire des souvenirs avant
d'avoir des regrets lorsque l'âge sera venu. Car c'est avec ce riche
matériau d'une vie pleinement vécue, (et quelques remords d'avoir
trop aimé la vie pourquoi pas!), qu'ils pourront sans doute prendre
le recul nécessaire, et décider s'ils le souhaitent de s'orienter
vers une vie plus contemplative, qu’il sera toujours temps
d’entreprendre lorsque leurs cheveux auront blanchi…
Mais
bien entendu je ne peux parler que de mon point de vue, chacun fera
bien ce qu'il lui plaira.
Pour
reprendre ce point voici une anecdote récente. J'ai passé le
réveillon avec des amis, trois couples ayant chacun vingt à
vingt-cinq années de pratique du bouddhisme. Nous avons beaucoup
parlé des questions qui intéressent aussi ce livre. En échangeant
avec eux j'ai évoqué les limites que je voyais au message même du
bouddhisme : 1) la vérité de la souffrance, 2) le karma, 3) le
nirvana et 4) les vies successives. Voici les quatre objections que
j’ai soulevées, et un peu plus loin la réaction intéressante de
ces amis..
1)
La vie en tant qu’opportunité
En
un mot la vérité de la souffrance n'est peut-être pas correctement
formulée dans le bouddhisme, puisque en réalité la vie si elle est
souffrance, certes, est surtout opportunité d'une expérience
consciente unique. Sans la vie nous ne serions sans doute pas, et
donc vivre n'est pas une maladie ni une fatalité douloureuse, mais
plutôt un tremplin précieux et un cadeau inestimable.
2)
Le karma a bon dos
Quant
au karma, le bouddhisme nous dit que les souffrances d'aujourd'hui
résultent d'actes non vertueux d'hier et que les bonheurs
d'aujourd'hui résultent d'actes vertueux accomplis par le passé.
Or, nous le voyons bien, beaucoup d'innocents souffrent (les victimes
du Tsunami par exemple), d'enfants innocents meurent. Nous ne pouvons
pas moralement affirmer que c'est à cause d'actes négatifs
antérieurs, ce serait victimiser deux fois ces personnes, leur faire
porter une deuxième fois le poids de destinées que rien ne peut
justifier.
En
revanche des dictateurs coulent de vieux jours paisibles. Des
tortionnaires ou des aigrefins passent de paisibles retraites
semblant ne pas souffrir particulièrement de cette fameuse "loi
du karma". Mr Papon libéré de prison pour raison de santé,
coule des jours heureux. Mr Crozemarie bénéficie paraît-il d'un
jacuzzi dans sa confortable maison de retraite. Mr Pinochet n’a
qu’assez récemment été inquiété par la justice de son pays. Mr
Saddam Hussein est toujours vivant à l'heure de son procès (au 28
mars 2006 date à laquelle nous bouclons l’édition de ce livre),
alors que de nombreux Irakiens innocents, des femmes, des enfants,
des jeunes gens sont morts. La loi du karma du bouddhisme paraît un
voeux pieux plus qu'une réalité.
L’idée
de maturation des graines karmiques est nécessaire pour rendre
plausible la théorie du karma, mais cela fonctionne-t-il vraiment
comme cela ? La durée de la vie humaine permet-elle cette
"maturation" ? Probablement non, et alors il faut
absolument croire à cette idée de vies successives pour que la
rétribution karmique ait la moindre chance de se produire et donc
d'exister. Or rien n'est moins sûr que ces chapelets de vies
successives pour vous et moi. Il y a donc au moins deux hypothèses,
pour le moins hasardeuses, indispensables ici pour fonder cette
théorie du karma.
3)
La promesse vague, plurielle et contradictoire du nirvana
Quant
au nirvana, qui peut vraiment compter dessus, en faire le projet de
sa vie ? Honnêtement ?
Et
puis, ce serait intéressant de découvrir aussi si l'union
"vacuité-félicité" qui est pour les tantrikas du
vajrayana le coeur de l'éveil spirituel correspond au nirvana de
leurs amis Theravadin...
Chez
les kagyu où l'influence Dzogchen et plus généralement Nyingma est
présente (la lignée kagyu emprunte beaucoup aux enseignements et
aux maîtres nyingma) le nirvana est un peu réservé... aux maîtres,
aux détenteurs de lignée. Pour les disciples, il s'agit plutôt, de
vie humaine en vie humaine, de réaliser progressivement des terres
pures au moment de chaque mort successive et d'avancer ainsi de la
première vers la dixième terre pure (ou treizième selon les
systèmes), vers la libération du cycle des renaissances. Je crois
que c'est à ce point qu'on peut alors parler de nirvana selon ce
système tantrique.
Il
y a aussi les cas de ces yogis qui réalisent le corps d'arc-en-ciel
au moment de leur mort, il s'agit d'une manière de libération
également, mais je ne peux dire si selon ce modèle de
l'illumination c'est l'ultime et définitif, c'est à dire le
nirvana. Comme ces atteintes successives (des terres pures, ou même
du corps d'arc-en-ciel) correspondent de toute évidence à un
raffinement de plus en plus grand de la conscience : "Dans le
dzogchen tibétain, la nirvana est également assimilé à la
conscience fondamentale, qualifiée de grande perfection naturelle.
Il faut reconnaître la nature de l’esprit, vide, lumineuse,
sensible et au delà de la mort."Alors, un nirvana pour tous, ou
divers nirvana promis selon les diverses écoles ? Les promesses
engagent surtout ceux qui y croient. Un maître Soto Zen (Kodo
Sawaki, le maître de Taisen Deshimaru) disait quant à lui que le
nirvana c'était "l'endommagement ultime"... Que voulait-il
dire par là ? Et puis il y a les NDE, les near death experiences,
ces expériences au seuil de la mort que racontent nos contemporains
qui les ont vécues, en particulier en Occident. Sont-elles une
expression de ce "nirvana", de cet éveil spirituel ?
Est-ce le même éveil que chez les bouddhistes, est-ce encore une
autre forme de conscience ou d'expérience ?
4)
La fiction possible des vies successives
Pour
ce qui est des vies successives, rien ne montre que cela se passe
comme le dit le bouddhisme, c'est à dire qu'un courant de conscience
se réincarne (ou passe) encore et encore dans différents plans
possibles d'existence, nous donnant au passage ici et maintenant
cette vie humaine.
D'autres
possibilités sont tout aussi crédibles : dispersion ou cessation de
la conscience fondamentale au moment de mort, réintégration ou
réabsorption de celle-ci dans une autre dimension ou une autre
réalité spirituelle, combinaison de facteurs dynamiques de la
conscience appartenant à plusieurs êtres pour composer la
conscience d'un nouveau-né. Etc. etc. Bref la théorie des vies
successives est aussi un conte simple et séduisant, mais ne présente
aucune présomption de sa réalité.Après avoir présenté mes
modestes élucubrations, l'une des personnes présentes au réveillon
m'a dit : "je pense comme vous, je suis d'accord." Je lui
ai fait remarqué : "Alors vous n'êtes pas bouddhiste".
Elle m'a répondu avec un sourire : "je me présente comme
bouddhiste, mais je ne crois pas, en effet, à cela." Un autre
participant à la soirée a ajouté, en substance : "oui, il
faut toujours dire qu'on est bouddhiste aux autres qui le sont, pour
ne pas créer de difficultés ou de problèmes avec eux, mais c'est
vrai on ne croît pas vraiment à ces choses".J'ai donc réalisé
que ces amis qui ont vingt à vingt cinq ans de dharma, qui sont pour
la plupart végétariens et ont adopté une hygiène de vie et une
éthique très attentive, qui pratiquent la méditation au quotidien,
ne croient pas un mot du dogme fondamental qui définit le
bouddhisme. Mais ils se disent toujours "bouddhistes".
La
terre plate encore présente dans les représentations de nombreuses
écoles bouddhistes.
Sa
sainteté le dalai lama souhaitait, si j'ai bien compris, que le
modèle tantrique traditionnel de l'univers - plat avec sa haute
montagne au centre, ses quatre continents et ses huit sous-continents
le tout entouré d'un mur de fer - soit abandonné au profit d'une
représentation plus conforme à l'état de la science sur la
structure du cosmos. Il ne semble pas avoir été entendu...
Cela
me rappelle aussi la résistance auquel fit face le lama Denis
Tundroup (lama Denys) lorsqu'il introduisit la pratique de Tchenrezi
traduite en français et chantée en français. Les adeptes n'en
voulaient pas au début, préférant la langue mystérieuse et moins
compréhensible du tibétain.
L'abandon
du latin au profit des langues nationales pour le culte, a aussi été
un long combat dans l'église catholique, mais elle l'a gagné. Ceux
qui pratiquent encore en latin ont d'ailleurs été mis à l'écart
et sont considérés, je crois, comme des intégristes.
La
question de la foi hante le bouddhisme en Occident aujourd'hui.
Le
bouddha, athée, autonome et expérimental, était sensé la faire
sortir par la porte, et la foi est revenue par la fenêtre avec
l'accent mis sur le dévotionnel, le dogme et la croyance par des
instructeurs de diverses écoles. Le bouddhisme était sensé libérer
les Occidentaux de l'obscurantisme, et voilà qu'il devient le
nouveau véhicule de la croyance, des pratiques répétitives, de la
soumission à l'autorité du maître ou du dogme canonique,
etc.
Vivre
c’est aussi communiquer.
Je
pense que la valeur d'un paradigme, d'une vision du monde, d'un
référentiel se mesure aussi à cela, c'est à dire à la
possibilité que nous avons de communiquer avec les autres hommes. Si
notre regard est universel, s'il partage les principes universels de
la logique, de la réfutation, du bon sens, de l'analyse et de
l'expérimentation, il permet effectivement de vivre pleinement, en
communiquant pleinement. Si en revanche nous nous limitons à une
gnose étroite, à des principes acquis au sein d'une organisation et
qui contredisent les lois de la logique, nous nous retrouverons dans
un milieu étroit, limité, comme coupé des autres, et c'est
dommage. Mais chacun est libre de ne vivre qu'à 1% de son potentiel
communicatif si cela lui chante.
Vouloir
la paix est-il possible ?
T.
avait écrit au sujet de la quête bouddhiste, sur le forum Internet
Bouddhismes & dépendance : "Je veux la paix, cette paix
profonde qui est le coeur de mon être, je veux qu'elle se
déploie."J’ai répondu par écrit sur ce forum, comme suit, à
sa pacifique invitation :
«
Ce souhait est tout à votre honneur. Mais vouloir cette paix
n'est-il pas déjà le signe que ce sera difficile de l'éprouver
vraiment ? Cette sérénité n'a-t-elle pas en effet sa manière à
elle de s'inviter dans notre vie ? Et la vouloir, ou vouloir la
construire, vouloir la produire, vouloir l'obtenir, ne
l'empêche-t-elle pas de s'épanouir ?N'est-ce pas là tout le
dilemme de nos amis bouddhistes qui veulent à tout prix la paix, et
qui en oublient que la paix préfère la vie, la vraie, et connaît
seule son heure pour venir. Elle visite ceux qui l'accueillent, non
ceux qui lui commandent. Ceux qui peuvent être surpris de la
découvrir, plutôt que ceux qui ont construit des palais ou des
temples pour la garantir. Ceux qui vivent, plutôt que ceux qui
l'attendent.
Vous
pouvez tout avoir cher T., un beau voyage, une belle vocation, une
vie assumée, mais vous ne pouvez pas vouloir la paix. Elle est comme
une biche ou une antilope, comme un daim : si vous criez "viens
!!, viens !!", il s'éloigne et se cache. Le seul moyen de
l'attirer est de se promener très gentiment, en songeant que nos
prières sont parfois comme des cris de commandement, qui éloignent
la sérénité et la paix de nous.
Mais,
plutôt que de souhaits ou de mantras, plutôt que de visualisations
ou de prières de refuge, si vous avez dans vos mains un peu du pain
de la patience, un peu du pain de l'appréciation, la paix et la
sérénité viendront à vous sans même que vous les appeliez,
partager le pain de votre humanité au creux de votre paume... Le
bouddhisme de l'invocation, de l'incantation est donc le plus sûr
moyen de ne pas éprouvez cette paix ! C'est pour cela que les
centres du Dharma sont peuplés de personnes anxieuses et tendues.
C'est pour cela en revanche que ceux qui vivent la vie avec
simplicité et avec gratitude (et qui ne prennent pas la vie pour une
souffrance, ni une fatalité, ni une maladie de l'ignorance), qui
ainsi n'ont jamais étudié dharma ou méditation, sont aussi souvent
ceux sur le visage desquels on peut lire le sourire de la sérénité.La
paix fuit ceux qui la veulent, car sans le savoir ils l'éloignent.
Elle fuit les stupas « circumambulés », elle fuit les robes
drapées, elle fuit les prosternations répétées, elle fuit les
zafus trop hauts, les prières de refuge rabâchées, les malas de
nacre moites de transpiration, des préliminaires aux initiations. La
paix a horreur de ces pièges et de ces sortilèges grossiers qu'on
lui a tendus pour la capturer et l'asservir.Mais elle se montre
hospitalière à ceux qui savent s'abandonner sincèrement à la
conversation du monde...Voici ce que je dirai plutôt un peu à la
manière de Khalil Gibran : "Je ne veux pas cette paix, cette
paix profonde qui n'est pas le coeur de mon être ; mais si elle veut
bien s'inviter, elle sera bienvenue. Ce n'est pas une énergie qui se
déploie comme un parachute ou un parapluie, mais un peu de la vie
toujours déployée comme une aile." »
La
grande valeur des arts du mouvement
Le
dharma est mort dans des temples, vous ne verrez que ses cendres.
Cette formule excessive et péremptoire est bien entendu juste une
provocation à la réflexion.Alors vous qui pratiquez un art martial,
accrochez-vous à votre kimono, serrez bien votre ceinture noire,
enracinez-vous à votre tatami et n'écoutez pas les sirènes. Avec
l'aïkido, par exemple, vous avez le dharma vivant et vécu au bout
de vos bras et de vos jambes. Vous vivez déjà le bouddhisme, car
vos gestes ne peuvent mentir.Quant à la méditation assise, il n'est
pas certain qu'elle soit moins bien pratiquée, ni moins intense,
dans votre club d'Aikido (où chacun paye sincèrement de sa sueur le
prix de l'effort et de l'engagement physique) que dans un centre du
dharma (où c'est plutôt compris hélas comme une consommation molle
de loisir spirituel, un peu comme siroter des cocktails dans un piano
bar).
En
Corée dans les années 80, il restait des traces de bouddhisme
ésotérique par la voie des arts martiaux. Cela avait été une
tradition très vivante, et on dit qu'elle restait vivante encore
dans le Sud, le Sud-est du pays (je crois par exemple dans la région
du temple de Pomosa).
Personnellement
je n'ai pas rencontré cette tradition, mais j'ai eu la possibilité
de rencontrer quelque chose de sa transmission aux nouvelles
générations sous des formes adaptées à notre époque, et cela
dans une école de Komdo atypique, à Séoul. Il s'agissait de kendo
coréen, et non de kendo japonais. Il utilisait surtout le sabre
courbe et moins le sabre rond en lames de bambou. Nous nous
entraînions sans masques de protection, à la différence du kendo
japonais, faisant tournoyer nos sabres courbes en bois en des motifs
complexes.
Seul
le maître avait le droit de faire ses démonstrations avec son sabre
affûté en acier, lame au clair. J'ai raconté ailleurs cette
rencontre et cette période où j'apprenais comme débutant cet art
martial dans cette école vraiment coréenne. Le maître avait appris
son art dès son enfance, par quelques moines d'un monastère, où il
avait grandi, ses parents en étant les gardiens. Il avait dû
ensuite retrouver des livres et des gravures anciennes rares pour
compléter ses figures et sa connaissance traditionnelle. Le
dharma-komdo qu'il enseignait était d'une incroyable énergie, et
c'est vrai le KI (Chi) était effectivement au coeur de la puissance
qui y était explorée. Les mêmes mouvements des élèves avec ou
sans KI ne donnaient pas du tout le même résultat...
D'ailleurs
deux petits exercices anodins avaient éveillé ma curiosité lorsque
je passai la ceinture jaune, puis la ceinture bleue.
Pour
la première je devais, entre autres exercices, éteindre une flamme
de bougie du seul souffle du sabre.
Pour
la deuxième je devais casser une paire de baguettes (comme celles
qu'on utilise pour manger le riz) avec la tranche d'une carte de
visite par la seule vivacité du geste. J'ai compris plus tard que
ces modestes exercices étaient une invitation à entrevoir la
créativité du KI, qui était tellement active chez nos habiles
instructeurs...
La
méditation était aussi au programme et j'en garde un souvenir très
vif, dans l'ambiance d'énergie et de vitalité de ce dojo, où
vivaient d'ailleurs les instructeurs dans une désarmante simplicité.
Pas de douches après l'entraînement, il nous fallait puiser avec
une sorte d'écope dans un grand bac d'eau froide. L'hiver cette eau
des bacs était gelée dans cette salle sans chauffage. Les élèves
ainsi que les instructeurs devaient parfois en casser la
glace.
Cette
manière d'envisager la spiritualité à l'aune du corps et de sa
réponse paraît un excellent garde-fou. Le corps ne triche pas,
n'est-ce pas, et réagit naturellement, on ne peut pas lui raconter
d'histoires, de contes pour enfants ou de théories. Surtout dans la
rencontre avec l'autre, dans sa confrontation. Il est un très bon
expert réaliste en "dharma", ce corps ! Alors vous ne
trouverez peut-être pas mieux dans les centres de méditation du
dharma aujourd'hui, où l'approche collective de la méditation en
uniformise un peu le sens.
En
revanche, il n’est pas interdit de faire de bonnes rencontres à
l'avenir et de partager des moments méditatifs avec telle ou telle
personne de notre connaissance, ou rencontrée ad hoc, qui nous
montrera sa propre pratique, sans structure, sans discours superflu,
et sans carte d'adhérent !
En
Asie, sans vouloir vous importuner, cher Lecteur, chère Lectrice,
avec mes souvenirs, mes bonnes expériences dharma sont liés ainsi à
des rencontres personnelles, à des moments privilégiés partagés
avec des très petits groupes de quelques personnes tout au plus.
En
Europe le standard a été en quelque sorte établi par le dalai lama
et ses grands chapiteaux de 1000 à 3000 personnes ! J'exagère à
peine. Nous imaginons peut-être que le dojo Zen ou le temple
mahayana doit être rempli de monde qui médite ! N'est-ce pas là
une idée toute faite ?
Deux,
trois personnes qui partagent un moment contemplatif privilégié, où
l'énergie de l'instant reste identifiée, détendue, douce et
fraîche. Que demander de mieux ? Enfin, ce n'est qu'un point de vue,
peut-être relatif, au fond...
III
Le
disciple de trop du dalaï-lama
Je
sais, c'est LE sujet qui fâche ! Alors pourquoi ne pas poursuivre
par celui-ci ?
La
photo ci-dessus est embarrassante pour les disciples de Sa Sainteté,
qui préfèrent voir le Prix Nobel de la Paix en compagnie de l’Abbé
Pierre ou de Richard Gere. Sa Sainteté le dalaï lama pose main dans
la main avec le riche bienfaiteur Shoko Asahara qui aurait donné en
tout à la cause tibétaine 45 millions de roupies, soit environ 170
millions de Yen ou encore 1,2 millions de dollars selon le
journaliste Christopher Hitchens, His Material Highness, 13 juillet
1998 in
:http://www.elevenshadows.com/tibet/hismaterialhighness.htm
Quelques
années plus tard, le 20 mars 1995, le même Shoko Asahara, gourou de
la secte Aum, et surtout psychopathe ayant dévoyé à sa manière la
vision apocalyptique de Shambhala auprès de ses disciples, fera
gazer au sarin de sa propre initiative (une arme chimique de guerre
qu'il fit produire dans un laboratoire au Japon par des disciples)
les passagers captifs du métro de Tokyo. L'attentat entraîna de
nombreuses morts et de très nombreuses intoxications (environ 5500)
dans ce qui devait s’avérer l'une des plus grandes catastrophes
contemporaines en relation avec une secte.
La
photo ci-dessus ne figure pas dans l'album souvenir de Sa Sainteté
sur son nouveau site http://www.dalailama.com/ ,
mais est reproduite en revanche dans le livre électrochoc de Victor
et Victoria Trimondi (http://www.trimondi.de/)
"The Shadow of the dalai Lama" qui consacre tout son
chapitre XIII (Deuxième partie de l'ouvrage) à cette question
:http://www.trimondi.de/SDLE/Part-2-13.htm
On
découvre dans le chapitre susmentionné, précis et documenté, les
liens qui unissaient, avant le drame, Sa Sainteté le Dalai Lama et
Shoko Asahara, (même si bien entendu Sa Sainteté n'avait pas la
moindre idée de la dangerosité future et des projets funestes de ce
dernier). On peut suggérer à chacun qui lit l'anglais de découvrir
en intégralité le chapitre XIII du livre des époux
Trimondi http://www.trimondi.de/SDLE/Part-2-13.htm pour
s'en faire une idée précise et informée. En particulier il semble
que les deux hommes se soient rencontrés cinq fois à partir de 1987
si l'on en croît aussi le magazine Stern (36-95,
p.116-117).
(Ci-dessus
: Shoko Asahara devant un tankha de tradition himalayenne)
Le
gourou de la secte Aum se proposait de transformer à marche forcée
le monde en un "royaume de Shambhala" et avait mis en
valeur ses introductions auprès de sa Sainteté le dalaï lama pour
faciliter la pénétration des idées du tantrisme bouddhique de
Shambhala dans la société japonaise.
Sa
Sainteté.com
Toujours
satisfait, les mots « bonté » et « compassion » lui venant
aisément aux lèvres, offrant à chacun de ses publics l’écho
qu’il aime écouter, le dalaï lama est une véritable agence de
communication :
«
DHARAMSALA (Inde), 11 déc. 2005 (AFP) - Le dalaï lama, leader
spirituel tibétain, a lancé dimanche depuis l'Inde où il est en
exil son propre site internethttp://www.dalailama.com./Le
site a été inauguré à l'occasion de la Journée mondiale pour les
droits de l'homme et du seizième anniversaire de la remise de son
prix Nobel de la paix. »
Pendant
que Sa Sainteté honore de sa présence en exil d’innombrables
colloques élégants avec brochures sur papier glacé, les Tibétains
de la région autonome se débrouillent sans lui et s’en portent...
de mieux en mieux. Sans minimiser les graves souffrances d'un peuple
occupé au milieu du vingtième siècle : avec l’exil de
l’aristocratie tibétaine, les paysans ont aussi oublié leur
servage, retrouvé des terres, et avec la présence chinoise, peu à
peu, paradoxalement, cinquante ans plus tard, la prospérité qui
leur avait été confisquée par l’histoire féodale qui fut aussi
celle du lamaïsme.
Mais
ne soyons pas sévères.
Le
dalaï lama est paradoxal : moderne, rénovateur, il incarne la
modernité du peuple tibétain mais il est aussi le symbole de ce
qu’il a souvent critiqué si attentivement : l’ordre
théocratique. Voici une citation de sa sainteté qui évoque bien
son paradoxe :
"Les
officiels l'utilisaient [le dharma] pour gagner leur vie, les moines,
les nonnes et les lamas pour gagner leur vie. A l'intérieur, dans
leur monde intime, ils étaient comme des gens ordinaires, désirant
avidement et haïssant. Ainsi le dharma était un poison de cette
manière.Quand l'accent est trop mis sur l'institution bouddhiste, et
que la nation va au désastre, c'est dans ce cas que les gens disent
que le bouddhisme a ruiné leur pays."(Entretien du dalaï lama
avec Robert Thurman, Rolling Stone, May 24, 2001)
Peut-être
sera-t-il comme M. Gorbatchev le dernier représentant d’un système
qu’il aura contribué à faire élégamment disparaître ?
Gorbatchev a permis la disparition en douceur du système communiste,
pour l’ouvrir au monde capitalistique. Le dalaï lama sera-t-il
celui qui fera disparaître le système lamaïste en l’ouvrant à
la société médiatique ? L’avenir le dira.
Il
se pourrait qu’il soit le dernier grand moine, et qu’après lui
le bouddhisme soit comme un corps devenu inerte, disséqué
inlassablement par ses disciples en faisant l’exégèse, et célébré
par ses adeptes en répétant les rituels.
Le
bouddhisme vivant finira-t-il avec la disparition de sa sainteté ?
Il
a conquis cette génération d’hommes et de femmes, qui se
voulaient libres, des années 60, 70, voire 80 et qui pouvait encore
imaginer la vie comme un projet gratuit, un voyage sans autre but que
le voyage, dans un monde où la gratuité et la liberté avaient
fusionné aussi chez les beatniks, puis chez les hippies, et enfin
chez les « new agers » ! Certains d’entre eux deviendront
bouddhistes, et leur désir de liberté, leur pèlerinage n’est
plus guère possible aujourd’hui dans un monde où il faut savoir
calculer, s’adapter, faire sa place. Le bouddhisme antique était
celui des moines errants, mendiants et sans domicile fixe.
Aujourd’hui avec la disparition de la possibilité même de ce mode
de vie, c’est peut-être tout simplement la possibilité même de
vivre l’essence du bouddhisme qui a disparu. Alors le bouddhisme
vivant c’est fini ? Oui, c’est fini, disons « presque fini »
pour laisser encore un peu de place à la possibilité de se laisser
agréablement surprendre... Ce livre évoque cette fin, et le
spectacle qui a remplacé la vie spirituelle, et s'y est habilement
substitué...
On
découvre un dalaï lama conservateur :
Je
vous propose ces trois brèves citations à titre d'information par
l'exemple. Elles sont extraites d'un entretien
donné par sa sainteté au magazine Le Point N°
1488 du 22 03 2001, p116. L'entretien était conduit par François
Gautier. Nos citations étant nécessairement tronquées, nous vous
conseillons de consulter l'intégralité de l'entretien en suivant le
lien indiqué ci-dessus. « Le Point : Votre Sainteté, est-ce que ce
terrible tremblement de terre est de mauvais augure pour l'Inde ? Le
dalaï-lama : Je ne sais pas, mais c'est certainement le résultat
d'un mauvais karma. Il n'y a pas de souffrances injustes [...] »Les
souffrances seraient une sorte de sanction d'un "mauvais karma"
venu de "vies antérieures". Pensez-vous, chers lecteurs,
qu'elles soient ainsi justifiées et donc acceptables ? La question
est posée : à vos claviers et à vos souris... Acceptez-vous l’idée
que les pauvres seraient fautifs, responsables de leur propre
malheur, les malades aussi, les accidentés, les orphelins si l’on
suit le raisonnement de sa sainteté ? Personnellement cette idée («
il n’y a pas de souffrance injuste ») me révulse, et cette «
théorie du karma » me paraît inacceptable. Car la souffrance est
précisément ce qui est souvent injuste, et c’est bien pour cette
raison que l’humanité aspire à la réduire, en luttant contre la
malnutrition, la pauvreté et la maladie...
Autre
déclaration de sa sainteté, sur le nucléaire, bien que considéré
comme un défenseur de l'environnement, et après une stance sur les
dangers du nucléaire, il semble finalement accepter dans la pratique
la dissuasion nucléaire pour son pays d'adoption l'Inde : « Le
Point : D'après votre raisonnement, la bombe atomique serait
justifiée... Le dalaï-lama : [...] Maintenant, je comprends les
préoccupations des Indiens : vous avez les cinq Grands, qui exigent
de l'Inde qu'elle n'ait pas d'armes nucléaires, mais qui se
préservent le droit d'en avoir. C'est injuste et dangereux. Les
Indiens doivent faire face à deux menaces atomiques venant de
l'ouest et de l'est (Pakistan et Chine). » Enfin la tolérance de sa
sainteté est souvent considérée comme allant de soi, qu'en est-il
pour les droits des minorités et du respect des préférences
sexuelles individuelles ? : « Le Point : Que pensez-vous de
l'homosexualité ? Le dalaï-lama : Cela fait partie de ce que nous,
les bouddhistes, appelons « une mauvaise conduite sexuelle ». Les
organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre
l'élément masculin et l'élément féminin et tout ce qui en dévie
n'est pas acceptable d'un point de vue bouddhiste [il énumère des
doigts] : entre un homme et un homme, une femme et une autre femme,
dans la bouche, l'anus, ou même en utilisant la main [il mime le
geste de la masturbation]. » Non seulement l'homosexualité est
condamnée mais encore... la masturbation ! Pensez-vous que cela soit
la marque d'une pensée de progrès, de réalisme et de tolérance à
l'heure où bien peu de pédiatres, de médecins et de psychologues
accepteraient de soutenir un tel discours moralisateur sur la
masturbation ?
Nos
contemporains considèrent encore souvent que le dalaï lama est «
sympathique » parce qu'il n'aurait « pas de discours de dogme ».
Il n'en est rien ici.D'ailleurs ces déclarations du prix Nobel
avaient provoqué une certaine émotion, en particulier dans
plusieurs réseaux associatifs en Europe. Je crois que sa sainteté,
un tantinet interpellée, a mis un peu de lait dans son thé (pour ne
pas dire d'eau dans son vin, ce qui serait déplacé pour un moine
bouddhiste) pour rassurer...Sans connaître les questions tibétaines
contemporaines de l'intérieur je trouve que la position de sa
sainteté sur ces questions de sexualité exemplifie bien la
confusion entre la sphère du religieux (le lama) et le social (Le
Prix Nobel de la paix) voire le politique (le chef du Tibet en exil).
En
tenant un discours religieux sur les pratiques sociales, il me semble
que sa sainteté montre que la maturité démocratique n'est pas
vraiment là. Un peuple, fût-il tibétain, n'est pas composé
exclusivement de moines et de moniales engagés à la chasteté, ni
uniquement de bouddhistes pratiquants ayant adhéré aux voeux de
fidèles laïcs.
Un
peuple est un peuple, divers, libre, hétérogène, et les pratiques
sexuelles reflètent naturellement sa liberté et sa diversité
d'âges et de chemins de vie. Que sa sainteté voit la vie à travers
ce dogme strict et le propose ainsi dans les medias tant aux
Tibétains en exil qu'aux Occidentaux montre qu'il n'a pas tout à
fait intégré la dimension démocratique et citoyenne qui fonde nos
sociétés modernes en Europe.
Et
je commence mieux à comprendre que nombre de ses concitoyens
tibétains ne puissent tout à fait le suivre, ni se reconnaître
totalement dans son action.
Imaginez
un seul instant le président d'un état européen tenir un tel
discours. Il serait qualifié d’ultra conservateur. Imaginez un
prix Nobel vilipender des libertés fondamentales et des droits
inscrits dans nos lois (l'homosexualité n'est plus une maladie selon
les lois françaises depuis 1981).
De
nouveaux droits sont reconnus aux personnes ayant des préférences
sexuelles minoritaires dans plusieurs pays d’Europe : mariage (ou
union) et adoption homoparentales en Espagne, Belgique, Royaume
Uni...
Dans
les pays d’Europe ce serait assez inconcevable qu’un homme
politique ose une telle condamnation ! Ce serait même la révolution
!
Et
qui dans l'éventail des sensibilités politiques aujourd'hui oserait
condamner publiquement par ailleurs la masturbation ou la fellation
aujourd'hui et dire "qu'elle n'est pas acceptable" (sic)
?!
Proscrire
la masturbation parce qu'elle rendrait sourd et l'homosexualité
parce qu'elle serait contre nature : certains l'affirmaient au
dix-neuvième siècle. Ces voix rétrogrades et liberticides aux
accents victoriens se sont fort heureusement tues… Carton jaune à
sa sainteté le dalaï lama pour avoir ressorti ce croquemitaine de
sa boîte sans avoir pris la mesure des évolutions démocratiques en
Occident.
Kalachakra
et ses deux questions embarrassantes
Malheureusement
pour Sa Sainteté une autre information embarrassante s’est
diffusée sur le Net. Il existe bien un contentieux littéraire entre
le lamaïsme et les principales autres religions d’origine
sémitique, ou dites encore « du livre ». Le texte du bouddhisme
tantrique de Kalachakra met en scène, semble-t-il, une confrontation
à venir entre disciples bouddhistes de Raudra Chakri, supposé
devenir le futur souverain Kalkin du royaume de Shambhala, et leurs
"ennemis" supposés, identifiés comme disciples de
Muhammad, mais aussi de l'imam Mahdi, de Yahvé et de Jésus. On
trouve trace de cette idéologie somme toute guerrière
dans l'eschatologie
apocalyptique du tantra de kalachakra selon
les époux Trimondi qui ont signé un livre de 800 pages avec
plusieurs chapitres qui traitent de ce sujet.
Que
faut-il en penser ? Alexander Berzin, qui a longuement travaillé aux
archives tibétaines à Dharamsala, et qu'on ne peut pas soupçonner
d'être hostile aux croyances et aux contenus du tantra de Kalachakra
y a consacré en effet des pages
attentives sur son site,
même si c'est en des termes à peine plus nuancés que ceux utilisés
ci-dessus : Holy
Wars in Buddhism and Islam: The Myth of Shambhala.
On pourra lire en particulier la fin assez ambiguë du papier
d'Alexander Berzin intitulée "Similarities between Buddhism and
Islam" et sa conclusion.
Il
faut aussi rappeler que le Web bruit encore d'un autre débat en
ligne, toujours grâce aux époux Trimondi. Les auteurs de "the
shadow of the dalai lama"
(ce lien ouvre la table des matières du livre en anglais) sont allés
à la découverte des textes traduits du tibétain des initiations de
Kalachakra. Sa sainteté en est sans doute le plus fervent maître,
puisqu'il propose son mandala de sable et son initiation aux quatre
coins du monde depuis de nombreuses années. Les auteurs se sont
aperçus avec stupeur que le texte rituel propose après les
initiations publiques la possibilité de visualiser ou de réaliser
dans la chair des initiations dites secrètes à fort contenu sexuel
(explicite ou visualisé, les deux niveaux sont possibles). Je laisse
aux lecteurs le soin de découvrir leur contenu éventuel et de se
faire leur propre idée à partir par exemple de cette note
de lecture du livre qui
inclut un résumé de cette assertion. Il semble bien que la
condamnation par sa sainteté des pratiques sexuelles soit donnée en
public, et que dans la sphère intérieure de l'initiation
secrète de kalachakra (ce
lien ouvre le chapitre en anglais du livre consacré à cette
question), ce soit une logique bien plus permissive qui puisse se
visualiser, voire s'actualiser selon l'interprétation que le maître
et ses disciples en font.
Le
tantrisme yoguique a de profondes racines sexuelles, et cela ne
devrait pas surprendre. Mais ce n'est pas inutile de rappeler
qu'entre le discours pudique voire moralisateur et les textes
traditionnels des initiations tantriques, dont sa sainteté est
détenteur de la transmission, un décalage peut exister. Nos amis
d'outre Atlantique appelleraient peut-être cela "double
standard"...
Mercredi
19 octobre 2005 Le Dalaï Lama sème la zizanie dans la communauté
scientifique WASHINGTON (AFP) - Le dalaï-lama, chef spirituel des
Tibétains, sème la zizanie chez les neurologues qui s'opposent sur
le bien-fondé de son intervention à la prochaine conférence de la
société américaine de neurologie que les critiques voient comme un
dangereux amalgame de la religion et la science. Le Dalaï Lama va, à
l'invitation de la présidence de l'association nord-américaine de
neurologie (Society for Neuroscience), prononcer le discours
inaugural de sa prochaine conférence scientifique annuelle le 12
novembre à Washington à laquelle plus de 20.000 neurologues du
monde doivent participer.Le thème de cette intervention, "la
neurologie de la méditation", portera sur des recherches faites
par des chercheurs américains auxquelles le dalaï-lama a participé.
Ces études s'efforcent de montrer que la méditation telle que la
pratiquent les moines bouddhistes génère des émotions
positives.Cette invitation faite au printemps a provoqué une
polémique conduisant plus de 700 neurologues membres de la "Society
for Neuroscience" à signer une pétition demandant l'annulation
de l'intervention du leader tibétain en exil. Ce qu’ils n’ont
pas obtenu. »
Dans
un sens ces chercheurs font œuvre utile s'ils pointent du doigt et
exposent la stratégie médiatique de Sa Sainteté visant à
poursuivre la pénétration des milieux scientifiques entreprise
depuis les années 90. Sa Sainteté, ainsi que Matthieu, ancien
scientifique lui-même à l'Institut Pasteur, je crois, ont bien
compris que la science est en quelque sorte la religion
d'aujourd'hui, et qu'elle décide des valeurs contemporaines, bien
souvent. Alors, ils se rapprochent, par une politique de petits pas,
de l'institution scientifique, et de son potentiel de communication
globale, en nouant des liens privilégiés avec des chercheurs, avec
l'aide en particulier des chercheurs convertis au bouddhisme
tibétain. Qu'on signale dans le milieu académique chinois (RPC) la
volonté de noyautage possible de la communauté académique
internationale des neurosciences est une bonne chose. Après, parmi
les scientifiques eux-mêmes, et dans le grand public, chacun pourra
se faire s'en faire une idée mieux informée. Au moins le débat
aura lieu.Enfin se pose une autre question, celle des alliances
peut-être contre-nature que Sa Sainteté sera peut-être amené à
consentir pour entrer plus avant dans les sphères d'influence du
monde scientifique. Il est probable qu'aux Etats-Unis le mouvement
créationniste puisse essayer d'utiliser Sa Sainteté et son image
d'ouverture comme un cheval de Troie pour faire progresser l'idée de
l'intelligent design dans l'opinion, mais pas seulement. Les
chercheurs américains proches de la mouvance évangélique
pourraient être tentés de se rapprocher de Sa Sainteté pour
promouvoir grâce à son image plus libérale leur agenda anti
avortement, contre la sexualité pré maritale et hostile à la
communauté homosexuelle (en plus bien entendu de la modification des
manuels scolaires où la notion de darwinisme devrait selon eux
laisser la place à celle d'intelligent design). Car, sur ces bases,
les "prolife" et Sa Sainteté ont plus de points en commun
que de divergences. Les entretiens médiatisés de Sa Sainteté avec
George W. Bush (lui même ardent défenseur "prolife" -
hostile au droit à l’avortement - et proche de ces mouvances
évangéliques conservatrices) sont-ils des signes positifs d'intérêt
vis-à-vis de la communauté tibétaine en exil donnés par le patron
de la Maison Blanche en échange d'un "soutien amical" de
Sa Sainteté à l'agenda de Bush (conservateur, créationniste,
prolife - hostiles au droit à l’avortement -, et hostile au
mariage comme à l'adoption d'enfants par des couples homosexuels) ?
Il est peu probable que George W. Bush fasse à l'ancien maître du
Potala un don sans contrepartie de son soutien politique. Et le seul
pouvoir que Sa Sainteté a à échanger aujourd'hui contre ces
faveurs américaines est celui de sa parole.
Cette
manière un peu rapide de prendre à témoin la science expérimentale
pour affirmer de manière peut-être péremptoire le système
religieux du tantrisme bouddhique est effectivement une forme de
condescendance un peu cavalière à l'égard du travail patient,
progressif, et souvent attentif des chercheurs scientifiques.Il y a
quelques années une vague de quelques publications "prouvant"
l'efficacité d'une pratique appelée "méditation
transcendantale" avait déjà été publiée dans des revues
scientifiques. Or il se trouve que ce terme est associé à un groupe
dont l'innocuité a depuis été interrogée, et une recherche sur
Internet vous montrera rapidement pourquoi (regarder sur le site
prevensectes par exemple). Que ces nouveaux mouvements religieux en
Occident souhaitent se parer des atours de la science témoigne-t-il
d'une stratégie médiatique de conquête des esprits ?Qu'il y ait
dans le monde chinois aujourd'hui des scientifiques nombreux et de
haut niveau, y compris des ingénieurs capables d'envoyer deux hommes
dans l'espace et de les en faire revenir sains et saufs par exemple,
n'est pas une nouveauté. Mais c'est assez rassurant, assez sain, si
certains scientifiques d'origine chinoise constituent une force
d'opposition au discours lénifiant et peut-être convenu sur les
vertus supposées du tantrisme bouddhique. Le dalaï lama a peut-être
trouvé là la confrontation que n'a jamais osé l'Occident,
littéralement anesthésié par les techniques rhétoriques et
médiatiques de Sa Sainteté. Avec en face de lui les chercheurs
issus du monde chinois qui connaissent tout à la fois le contexte
idéologique où opère le chef de l'aristocratie monastique
tibétaine et le discours scientifique occidental, la confrontation
ne tournera probablement pas à l'avantage de Tenzin Gyamtso qui va
avoir affaire à forte partie. Il avait gagné la bataille de
l'estime occidentale face aux fusils chinois, mais il pourrait la
perdre face aux beaux esprits et aux scientifiques issus de l'empire
du milieu qui n'ont rien à lui envier, et qui sont surtout très
nombreux et portés par l'irrésistible décollage de leur
sous-continent. C'est le dalaï lama qui a le plus a perdre dans
cette affaire, qui pourrait contribuer à ternir son image, s'il
s'avérait à son issue que notre Prix Nobel de la Paix avait des
arrière-pensées pas tout à fait scientifiques ni complètement
humanitaires.Le problème est qu'une fois de plus ce seront les
Tibétains en exil, parfois pauvres et précaires, qui souffriront si
les Occidentaux se détournent de leur cause, écoeurés de découvrir
que leur générosité aura été prise en otage par le système
lamaïste que représente Sa Sainteté qui en défend les
prérogatives et les privilèges.
La
compassion ou…
Ce
qui reste essentiel c'est de faire quelque chose concrètement face à
la misère.C'est vrai que, contrairement à d'autres maux complexes à
traiter (vie insatisfaisante car routinière, dépression,
mésententes familiales, conflits divers), la misère et la pauvreté
peuvent être soignées et guéries par l'intervention efficace de
tiers. Un peu d'argent, beaucoup de travail, beaucoup d'attention
portée aux besoins des autres, et la pauvreté recule, la misère
est éloignée.Tandis que lorsqu'il faut soigner les maux des
"nantis", c'est beaucoup plus délicat : une soupe chaude
servie chaque soir d'hiver n'est plus la panacée. Peut-être est-ce
la maladie des pays du Nord, de ces pays dits riches ? Et c'est
peut-être celle qui a appelé les nouveaux Diafoirus du
spirituel...Avec leurs chapeaux pointus et leurs robes venues
d'Orient, il fallait des hommes médecine exotiques en Occident pour
soigner l'ennui des stars d'Hollywood, mais aussi des fonctionnaires
français, des salariés européens, des retraités encore jeunes, de
tous les urbains en quête de sens, sans oublier les rmistes et les
chômeurs qui ont beaucoup de temps pour contempler les bobos à leur
âme.Il fallait de la couleur, des langues mystérieuses, des
sonorités improbables.Nous avions bien adopté les plats cuisinés
saveurs exotiques (une marque de surgelés appelle ses tambouilles
"invitation aux voyage"). Nous avions plébiscité les
restaurants Indiens où l'on sert du Curry, et apprécié les plats
cuisinés chinois. Alors pourquoi ne pas soigner notre morosité des
pays gris, mécanisés et post-industriels avec quelques lamas sur un
trône doré ? C'était logique, peut-être inévitable.Avec en plus
le désir de nouveauté qui nécessite d'oublier les modes pour en
sacrer de nouvelles : après les lamas ce sera peut-être les shamans
aborigènes d'Australie et leur art du rêve, après ce sera -qui
sait ?- les Bwiti d'Afrique et les états modifiés de conscience de
la plante iboga, puis peut-être les jivaros et leur initiation, ou
encore les Yaquis et leur art du traqueur...La mode des sushi a suivi
la mode des rouleaux de printemps, la mode du zen suit celle des arts
martiaux de Shaoling...Ce que je veux dire par là est que pour
"l'euphorie perpétuelle" des sociétés de la
consommation, la spiritualité est devenue une sorte de consommation
de loisirs spirituels.Mais dans cette passion pour la nouveauté, il
y a aussi la lassitude immédiate ou presque qui succède à cette
dernière.Rappelez-vous les années Tibet (la fin des années 80 et
le début des années 90) : on vendait les Citroën avec un petit
moine en robe du bouddha qui nous disait en faisant le V de la
victoire : "révolutionnaire". On vendait le parfum Samsara
de Guerlain sur fond d'autels tantriques. Au cinéma c'était "little
buddha", "Kundun", "Seven years in Tibet",
puis un peu plus tard "la Coupe" et enfin le film (pas le
parfum cette fois !) "samsara" qui déferlaient.Les livres
du dalaï lama se multipliaient dans les rayons des grandes surfaces
en format de poche. Le duo littéraire du regretté Jean-François
Revel avec son fils Matthieu Ricard, moine bouddhiste, faisait des
ventes formidables et "le moine et le philosophe" raflaient
tous les suffrages chez les retraités de l'éducation nationale.
Allons aujourd'hui à la Fnac : les rayons bouddhisme tibétain ont
rétréci comme peau de chagrin. Les films sur le Tibet et le
lamaïsme ont disparu de l'affiche, n'est-ce pas ? Adieu Kundun,
hello chirurgie esthétique ! La publicité s'intéresse au monde des
nouvelles technologies qu'elle nous présente comme la vitrine des
désirs, et boude le bouddha...
La
mode a intronisé le dharma, phénomène de société, et la mode
l'oublie quelques années plus tard...Si le tantrisme bouddhique
n'est plus à la mode, il ne faudrait pas croire qu'il soit déserté
de tous, ni qu'il ait disparu.
Il
a acquis, grâce à son succès médiatique et d'estime, une
respectabilité qui attire justement celles et ceux qui en ont
aujourd'hui le plus besoin pour leur consommation de loisirs
spirituels. Aujourd'hui à l'heure où les sectes sont montrées du
doigt, leur nouveau public vient-il au bouddhisme tantrique et à ses
gourous ? Il est clair que le bouddhisme offre une crédibilité, une
présentation et une reconnaissance sociale. Alors que les adhérents
des sectes sont victimisés, d'autres peuvent trouver un havre de
respectabilité en se faisant bouddhistes...
Cela
passe bien mieux au travail que la sciento. Et on peut dire à ses
voisins de quartier : "désolé les amis, Timberley ne pourra
pas être des vôtres pour l'anniversaire de Kenza, elle a son
initiation tantrique avec gueshela ».
Un
homme plutôt sympathique, remis en question par une partie de la
jeune génération tibétaine
Il
suffit de se rendre sur les forums et les pages d'opinions de
http://www.phayul.com/news/index.aspx?c=4 pour
découvrir que le consensus n’existe pas toujours autour de sa
sainteté et que de nombreux points méritent d’être débattus.
On
y lit par exemple que pour certains en exil le système parlementaire
à Dharamsala ressemble plus à une "farce" (sic) qu’à
une véritable représentativité. On y découvre les reproches que
les milieux laïcs font à l’encontre d’un système de
représentation en exil qui a favorisé les religieux et leur système
peut-être "malthusien".Et il y a l’évidence : le dalaï
lama en dépit de son habileté, de ses paroles de bon sens amicales
et de son humour n’a su apporter que peu de réponses effectives
aux problème sociaux de tout un peuple. Qu’il le reconnaisse est
bien, mais ne peut suffire à lui valoir un total satisfecit.
Le
lamaïsme qu’il incarne n'était-il pas un système de caste à sa
manière qui avait quelque peu étouffé le Tibet d’avant la
présence chinoise ?
Affamé
et misérable, dépossédé des terres et des ressources, le peuple
était selon de fréquentes observations soumis à un joug invisible,
maintenu peut-être dans l’ignorance, celle de dogmes qui
permettaient de l’appauvrir au nom de la compassion et de la
sagesse, et d’enrichir toujours plus une élite dont le souci
principal était, lit-on souvent, sa propre reproduction et son
maintien. La conquête chinoise dont les excès ont été clairement
montrés a eu paradoxalement comme mérite (ceci n'excuse pas cela,
soyons francs) celui de redistribuer les cartes et de permettre aux
plus humbles qui n’avaient aucune chance sous le système lamaïste
pluriel que d’en être les serfs et les porte-faix d’envisager
l’avenir pour leurs enfants avec plus d’optimisme que pour leur
génération.Ce sont des lamas, parmi les nantis d’un système
historiquement déchu, qui arrivés en exil ont pu communiquer leur
vision du Tibet. En revanche, les paroles populaires n’ont guère
été entendues semble-t-il, faute de voix, et d’oreilles pour les
écouter. Quant à l’endoctrinement, il existait peut-être avant
la présence chinoise, il s’agissait d’un conditionnement
religieux bien plus insidieux, où l’on "enlevait" (noter
le guillemet) des enfants très jeunes à leurs parents pour en faire
des moines qui serviraient à leur tour la classe dirigeante des
lamas.
Ayant
fusionné les sphères du culturel, du législatif et de l’exécutif
la classe que représente certainement le dalaï lama avait concentré
tous les pouvoirs.
Les
gardait-elle jalousement, asseyant sa prospérité et sa sécurité
sur le labeur, la misère et l’analphabétisme d'un peuple maintenu
en dépendance, voir parfois en servitude ? Chacun répondra à sa
façon...
Que
cette servitude fût volontaire n’est pas le moindre des paradoxes,
et méritait au moins une étude objective de voix dissidentes. De
nombreux rebelles tibétains se sont faits torturer et "trouer
la peau" pour défendre l’idée d’une indépendance du
Tibet. Le dalaï lama pendant ce temps organisait de magnifiques
colloques avec documents sur papier glacé, et dissertait
admirablement sur la non violence, bien tranquille, à
Dharamsala.Comme nous le dit avec nuance Tenzin, un jeune Tibétain
dans un
article en ligne sur Phayul.com :
There
are only few takers among the youngsters when it comes to "rinpoches"
and their big mansions, foreign trips, rich lives sodden with
controversies.
[«
Peu de jeunes Tibétains sont preneurs quand on leur parle de
"rinpochés" (célèbres lamas) avec leurs grandes villas,
leurs voyages à l'étranger, leurs vies opulentes et pleines de
controverses. »]
IV
Désenchantés
Quelques
pensées suivent. Nous les avons égrenées en dépit de leur
caractère décousu car, chose intéressante, elles tendent à
suggérer que les Occidentaux commencent à percevoir aussi de la
déception en ce qui concerne le bouddhisme. Le désenchantement a
commencé, et d’abord sur un fond de scandales au sein du
lamaïsme…
Un
parfum de scandale
Si
certaines informations manquent souvent pour vérifier et corroborer
celles dont on dispose déjà ce n'est pas un hasard : c'est que la
loi de la discrétion a prévalu, et que l'appel de Dharamsala de
1993 http://pema.free.fr/ldl01.php3 de
Sa Sainteté le dalaï lama, rédigé en collaboration et signé par
22 moines et enseignants aux mains propres n'a pas encore été suivi
vraiment des faits.
Ils
appelaient à la transparence et à l'exposition des maîtres au
comportement non éthique en des termes explicites. Mais bien peu ont
osé parler, depuis, en France, même si les mondes anglophones puis
germanophones ont été plus sincères, plus loquaces et plus
précoces à cet égard.
Voici
un extrait de cet appel de Dharamasala (intitulé Lettre ouverte à
la communauté bouddhiste) de mars 1993 désormais bien connu dans le
monde du bouddhisme et qui fait souvent référence en matière
d'invitation à la transparence :
"Chaque
élève doit être encouragé à prendre des mesures responsables
pour confronter l'enseignant avec les aspects de son comportement qui
contreviennent à l'éthique. Si ce dernier ne montre aucun signe de
réforme, les étudiants ne devraient pas hésiter à rendre public
tout comportement contraire à l'éthique dont il existe une preuve
irréfutable. Ceci devrait être fait sans égard aux autres aspects
bénéfiques du travail de l'enseignant et du dévouement spirituel
qu'on peut ressentir pour lui ou elle. Il devrait être très clair
dans toute publicité qu'un tel comportement n'est pas conforme aux
enseignements bouddhiques. Peu importe le niveau d'éveil qu'aurait
atteint un enseignant, ou qu'il prétendrait avoir atteint, personne
ne peut se situer au dessus de la norme de la conduite éthique. Afin
de ne pas entacher la réputation du « Bouddha dharma » et d'éviter
de faire du mal aux élèves autant qu'aux enseignants, il faut que
tous les enseignants vivent au moins selon les cinq préceptes
laïcs."
L'essentiel
est dit : le milieu bouddhiste qui a gardé les mains propres a
intérêt à ce que le ménage soit fait, que la lessive soit lavée.
On ne peut pas lui reprocher de craindre par ailleurs que les
couleurs flatteuses du bouddhisme théorique passent un peu au
lavage, ou que ses rinpochés rétrécissent un peu.
Parfois
chacun se sent lié à d'autres par la loi du samaya initiatique
(secret tantrique), les intérêts communs, l'impact redouté sur
l'image du bouddhisme et sur la fréquentation de ses centres, etc.
Mais tous ceux qui pratiquent avec sincérité et honnêteté, qui
n'ont pas d'intérêt financier engagé, ne sont pas mécontents
qu'on dise les choses. Ils n'ont aucune envie qu'on les associe à
des pratiques non éthiques. Et ils sont nombreux à nous avoir écrit
pour partager les informations dont ils disposent et la compréhension
qu’ils en ont.
A
l'initiative de l'appel de Dharamsala la "lessive"
indispensable a quand même commencé et les bouddhistes occidentaux
la font "en famille", au prix d'un inévitable
désenchantement. C'est un moindre mal que le joli rouge des couleurs
se soit un peu fané, l'essentiel est que le linge soit propre.
Le
reflux de la mode a commencé
D'un
strict point de vue anthropologique : que la déception du
sympathisant soit au bout du chemin n'ôte rien à l'intérêt
heuristique d'une recherche, bien au contraire. Ces observations
menées sur quelques vingt-deux années déjà m'ont réellement
apporté de grandes satisfactions, car je ne m'attendais pas du tout
à devoir proposer ces hypothèses, ni même à être surpris ! Que
cette surprise soit un désenchantement a des conséquences : mon
attitude initiale de sympathie pour le bouddhisme en général a bien
reçu ici où là des démentis sans appel à l'issue d'observations
attentives.Ainsi si mes propos tentent d'être amusés et édulcorés,
si je recours à la dérision, c'est que la réalité aujourd'hui des
dérives dans certains mouvements du tantrisme bouddhique est moins
amusante (sans toutefois aller jusqu'à enfreindre clairement nos
lois républicaines)... Par des correspondances privées et
personnelles je suis souvent en contact avec les témoignages
d'anciens adeptes ou pour dire les choses plus poliment : d'anciens
sympathisants engagés.A leur lecture il me semble que l'ère
post-tantrique doit avoir déjà commencé en Europe ! Le tantrisme
bouddhique y est implanté depuis le milieu des années 1970, et
trois générations se sont désormais frottées ou se frottent à ce
monde et à ses organisations.Nous n'en sommes plus à l'heure de
l'expérimentation comme dans les années 80 mais à l'heure des
premiers bilans, voire des bilans ou des dépôts de bilan !La
réalité est au delà de la fiction, les dérives sont allées, ici
ou là, au delà de l'imagination, et le public le découvre petit à
petit. Il l'apprend des intéressés eux-mêmes lorsqu'ils font des
bêtises avec leurs disciples occidentaux et lorsqu'ils défrayent la
chronique ici où là. Nul n'a même besoin de le faire pour eux. Ils
s'en chargent !
Une
mosaïque d'écoles
Le
bouddhisme n'est pas une église mais une mosaïque d'écoles qui ne
partagent ni les mêmes structures, ni même les mêmes rites. Il est
donc difficile d'imaginer une régulation entre des mouvements aussi
divers.Dans notre démocratie le droit de pratiquer la religion est
inscrit dans la constitution et protégé par la loi. Nul ne peut y
attenter même au nom de principes.Quand les pratiques restent dans
la légalité, on ne peut les critiquer au risque d'attenter à la
vie privée et au droit fondamental reconnu à chacun de pratiquer la
religion de son choix. Et si la loi est enfreinte, il n'est plus
question de discussion, mais de témoignage, et si nous avions de
telles évidences, ce serait vers la justice et non vers les forums
Internet que nous devrions nous tourner pour demander que cela
cesse...Comme vous le voyez l'espace d'expression de ce livre est
naturellement étroit, sa marge limitée, mais ce petit espace n'en
est que plus intéressant... Du moins je l’espère...L'habileté de
certains systèmes tantriques est d'obtenir intelligemment le
consentement des adeptes. Ce sont ces derniers qui se donnent alors
éventuellement l'amère potion de la dévotion, du sacrifice de leur
vie personnelle, relationnelle, de leur vitalité, voire de leur
vocation professionnelle. Et lorsque se dissiperont les mirages de
l'engagement, ils ne pourront s'en prendre le plus souvent qu'à
eux-mêmes. Quinze ou vingt ans, voire vingt-cinq années auront
passé (il faut au moins ce temps pour faire ce type de bilan). Les
choses auront changé, et ils n'auront même pas la satisfaction
d'exprimer leur colère. Le message qu'ils auront assimilé les en
dissuadera, et les responsables qui les auront habilement orientés
auront peut-être été remplacés par de nouvelles figures
d'autorité...
Et
si nous voulions aujourd'hui, alors qu'il en est encore temps,
dissuader telle ou telle jeune personne d'abandonner par exemple ses
études universitaires pour devenir bénévole dans un de ces
centres, ce serait impossible, ou du moins très difficile. Et si
nous insistions, ce serait la victime elle-même qui nous
reprocherait de faire intrusion dans la sphère privée de sa vie
religieuse. Il faut ainsi laisser ces adeptes faire leurs
expériences, on peut très rarement leur en faire l'économie.
C'est
seuls face au miroir du temps qu'ils verront ce qu'ils ont fait ou
non de leur vie, et de leur(s) talent(s). Mais bien entendu il sera
trop tard pour revenir 20 ans en arrière. Leur vie sera donc ce
qu'elle aura été : au service d'une pensée collective et toute
faite de système, plutôt qu'au service de leur projet individualisé
et unique à découvrir progressivement.
Des
pratiques répétitives et conditionnantes
A
y regarder de plus près 111 111 répétitions rituelles d'un mantra,
d'un geste sacré ou d'une prière au gourou, ce n'est pas rien à
l'échelle d'une vie. Tout publicitaire serait certainement enchanté
de disposer ainsi d'un tel plan media pour promouvoir ses chips ou
ses sodas.
Les
préliminaires sont au nombre de cinq : prosternations, prière de
prise de refuge, purification par le long mantra de Vajrasattva en
100 syllabes, offrande du mandala, prière au gourou. Chacun doit
être répété 111 111 fois avec les visualisations ad hoc. C'est
beaucoup. 111 111 expositions au même message représenteraient
aussi environ 100 expositions par jour pendant 3 ans, ou 10 par jour
pendant 30 ans.
Et,
comme il y en a 5, les préliminaires tantriques correspondraient à
un plan de conditionnement de 50 messages ciblés par jour pendant
environ... 30 ans. (Je vous fais grâce des calculs précis, c'est
une simple approximation)
Il
n'est donc pas totalement surprenant que le lamaïsme utilise le
format de la répétition intensive d'un message uniforme, tout comme
la publicité que l’Occident connaît mieux. Mais l'ampleur de ce
rabachage n'est pas du tout négligeable dans le cas du tantrisme, et
doit avoir aussi des conséquences sur la psychologie de l'individu
quand elle se produit dans le laps de temps beaucoup plus court, de
quelques mois à quelques années, généralement imparti à la série
des préliminaires. Nous le saurons d'ici 20 ou 30 ans quand la
recherche en psychiatrie aura suffisamment de cas à sa disposition,
lui permettant d'élaborer de nouvelles hypothèses...
Au
nom du bouddha ?
Oui,
il faut balayer devant la porte, reconnaître les dérapages,
lorsqu'ils sont au présent, ou lorsqu'ils se reproduisent à
l'identique d'un passé récent.Des entreprises modernes, pourtant
commerciales et intéressées exclusivement par le profit, s'engagent
sur la qualité de leur service, le zéro défaut, le remboursement
de la différence, la garantie étendue, le contrat de
confiance.
Votre
écran a cinq pixels morts ? On vous le remplace par un neuf. Si le
monde du business est capable de donner l'exemple, alors que ses
valeurs morales sont souvent décriées, pourquoi le monde de la
spiritualité bouddhiste ferait-il moins bien ? Pourquoi
accepterait-on des déceptions, voire des promesses fallacieuses,
qu'on n'accepte pas de son marchand d'automobiles ou de son
fournisseur d'accès Internet ?
Pourquoi
les églises, les centres du Dharma, les maîtres ne seraient-ils pas
aussi responsables (accountable) devant leurs usagers, puisqu'ils se
sont structurés selon les mêmes lignes que les autres institutions
(associations aux statuts enregistrés, facturation des services,
vérification des comptes, boutiques commerciales en périphérie et
congrégations cotisant aux caisses sociales...) ?
Il
n'y a aucune raison que le bouddhisme qui se targue de hautes
valeurs, de véhiculer la paix et la sérénité, fasse moins bien
que les institutions moins prestigieuses d'un point de vue spirituel.
On ne peut pas jouer sur les deux tableaux : incarner la spiritualité
dans des institutions comme les autres et ne pas en respecter les
règles contractuelles, sociales, sociétales.
A
moins que le bouddhisme ne soit qu'un discours, une sorte de méthode
d'auto persuasion, une rhétorique de la paix... Je sais, je ne le
pense pas non plus en cet instant, mais nous devons bien être
certains qu'on n'a pas vidé de son contenu cette bonne sagesse
antique du bouddhisme pour la remplacer par une sorte d'idéologie
clé en main au service de ceux qui en contrôlent le discours et les
promesses attractives, ainsi que le circuit économique, et ses
quelques bénéfices directs et indirects...
Une
nouvelle industrie virtuelle
Rappelons
que si Renault ou Apple vendent des produits qui nécessitent
beaucoup de travail, beaucoup de soin, beaucoup de mise au point, des
lamas, au hasard, reçoivent des donations pour quelques paroles de
bon aloi prononcées du haut d'un haut trône de contreplaqué laqué
Glycéro vermillon... C’est comme un business virtuel où l'on
vendrait des promesses au prix d'un coûteux service de haute
technologie. Votre abonnement Internet pour un mois coûte moins cher
qu'une seule journée passée à écouter un enseignant bouddhiste
répétant un commentaire de texte dans un « centre du dharma ».
Cela peut tenter des gens pressés, disons que cela les a déjà
tenté, et qu’ils sont déjà sur le marché des spiritualités
orientales.
De
l'argent facile, du pouvoir, des portes qui s'ouvrent dans les
milieux branchés et les medias, cela peut intéresser aussi des
marchands de sable, de vent, de chanson. Alors à chacun de vérifier
s'il touche à de l'authentique ou à du vent... Mais dans notre
époque les probabilités sont plutôt du côté de la
déception...
Si
les secrets d'illumination de Véronique Jeannot (l'actrice a publié,
rappelons-le un livre sur "le chemin" spirituel tibétain
après avoir épuisé les possibilités de l'audimat) constitue pour
certains un viatique valable, ce n'est pas moi qui gâcherait leur
innocent plaisir spirituel...
S'il
ne s'agit que de consommation de loisirs spirituels, s'il ne s'agit
que d'aller au centre du Dharma recevoir l'initiation du karmapa
numéro bis en famille après avoir visité Padirac, le Thot et la
vallée de la Vézère, un beau jour du mois d'août, alors je me
tais...
Pour
cela compter à vue d'oeil près de 100 euros, voire davantage avec
les sandwiches et les cocas des enfants, car on vous demandera
d'adhérer à l'association et de payer pour la carte en plus de
l'initiation.
Après
Disneyland, bienvenue dans les nouveaux parcs d'attraction
spirituelle ! Et n'oubliez pas de passer à la boutique dharma
acheter une cloche, un peu d'encens feuilles d'automne et le must des
musts : le dernier livre de Véronique Jeannot !
J’avais
entendu dire, il y a quelques années déjà, que la boutique de ce
centre de Dordogne était aussi la librairie qui faisait le plus fort
chiffre d"affaires de tout le département. Je ne sais si c'est
toujours d'actualité.
Les
Occidentaux qui se sont aventurés vers le lamaïsme l'ont fait sans
garantie, comme Milarepa avec Marpa selon le récit qui nous est
parvenu. La faim, le besoin, l'attente étaient tels qu'ils n'ont
rien demandé en retour et ont parfois signé le chèque en blanc de
leur vie ; comme ceux qui ont tout quitté, situation, conjoint,
biens matériels, pays natal pour ce voyage occidentalisé du
tantrisme bouddhique, et que nous avons connus. Un comportement
d'impulsion en somme comme il existe des achats d'impulsion
irrépressibles... Je persiste à penser que la naïveté, la candeur
et l'ignorance de toutes ces questions par les Occidentaux convertis
au tantrisme ont quand même été largement utilisées par des
maîtres spirituels du tantrisme bouddhique qui en ont surfé la
vague, peut-être sans culpabilité.
Ils
ont accepté ce qui leur était donné par les Occidentaux : leur
confiance, leur foi, et leur ont fait partager leur connaissance de
ces pratiques. Dans le processus, y a-t-il pu avoir "abus de
faiblesse et d'ignorance de personnes en état de sujétion mentale"
comme certains dérapages l'ont suggéré et dont nous allons parfois
rendre compte dans ce livre ?
Personne
n'obligeait ces Occidentaux à donner ainsi leur vie pour un rêve,
tout comme personne n'est obligé d'acheter ce qu'il vient de voir à
la publicité télévisuelle ou au téléachat. Cet argument est
d'ailleurs souvent employé par les tantrikas eux-mêmes, il me
semble l'avoir entendu déjà plusieurs fois, sous des variantes
lorsqu'il y a un problème pour un disciple abusé par exemple :
personne ne l'a obligé à croire à la sainteté de tel ou tel
maître, ou à donner sa force de travail, ou son argent...
Sous-entendu : s'il est si naïf, c'est son affaire. Et s'il a perdu
la partie, tant pis pour lui. Personnellement je suis toujours autant
choqué de cette vision ci-dessus des choses où c'est toujours la
faute à celui qui se fait rouler, vision des choses que je reconnais
avoir d'ailleurs un peu caricaturée ici.
Il
est difficile d'exiger des "maîtres" une garantie de
service spirituel pour les Occidentaux, car leur désir de
spiritualité fait de ces derniers des papillons de nuit comme
subjugués par la lumière d'une lampe. C'est leur propre aveuglement
qui est en cause. Les lamas auraient été avisés de ne pas en
profiter, mais ils étaient en position de le faire, en position de
force.
Si
l'on rencontre vraiment de l'authentique, il ne faut pas jeter le
bébé avec l'eau du bain.
Ses
disciples auraient regretté d'avoir manqué la rencontre de ce sage
moine tibétain que j’ai connu et qui a, à sa manière, changé
leur vie. Mais en revanche, la plupart auraient bien jeté l'eau du
bain de la rencontre d’autres disciples occidentaux plus anciens
qu’eux et donc en position d’autorité.
Hélas
pour eux, ils ne pouvaient pas faire autrement : ils s'engageaient
auprès d’un maître reconnu, mais se retrouvaient à devoir
répondre et obéir à ses proches disciples occidentaux, qu'ils
n'avaient pas choisis comme instructeurs et encore moins comme
exemples vivants...
Dans
l'ensemble ce proche aréopage était constitué de gens tout à fait
corrects, voire tout à fait valables. Mais il est parfois possible
qu'un pervers narcissique (un seul suffit), qu'une personne avec des
désordres de violence perverse, aimant particulièrement le pouvoir
et les auto visualisations improvisées de protecteurs courroucés,
se trouvât discrètement incluse dans ce groupe, et là les choses
devenaient difficiles pour certains des nouveaux parmi les plus
vulnérables qui devaient passer sous ses fourches caudines, je
devrais dire : sous son couperet de Mahakala...
Au
nom du vieux lama sage et bon, ils devaient vraiment endurer l'enfer
d'une relation avec un de ses disciples, tantrika occidental aux
pratiques indétectables, qui vivait discrètement sans doute ses
pulsions de violence perverse à l'aide des auto visualisations
courroucées et musclées...
A
l'extérieur on ne voyait pas l'essentiel, puisque on ne percevait
que la personnalité caractérielle, ses crises de colère, son
autorité abusive, mais on pouvait deviner aux effets produits sur
les malheureux, que quelque chose de plus leur était aussi
imposé...
Quelque
chose dont les victimes n'avaient souvent pas la moindre idée.... Il
leur a fallu plusieurs années pour se reconstruire et certain(e)s ne
savent toujours pas ce qui leur a été fait pour endurer une telle
souffrance subtile qui est pour eux (elles) toujours inexplicable...
(J'ai mis aussi au féminin car ce tantrika s'en prenait
prioritairement aux femmes.)Dans un autre registre du dérapage :
voici cette petite devinette qui m'a été posée par une personne
qui a bien connu celui qui organisait à une époque les déplacements
d'un célèbre rinpoché. Selon cette source, quelles étaient les
trois conditions pour que le rinpoché acceptât de venir donner une
conférence dans un groupe du Dharma ? Il s'agissait
vraisemblablement de déplacements à l'intérieur des U.S.A., où
l'orateur allait dans quelque ville, faire une conférence ou une
causerie, et passait au moins la nuit sur place. L'anecdote ne vaut
également que pour la période concernée :
"
Five hundred dollars, a bottle of whisky, a woman."(“Cinq
cents dollars, une bouteille de wisky et une fille”.)
La
version rock'n roll du triple refuge, en somme !
V
NEO
Bouddhisme addictif
Le
bouddhisme peut-il se révéler addictif et créer de nouvelles
dépendances ?
Le
bouddhisme occidental semble être tenté par deux extrêmes, qui ne
sont pas mutuellement exclusifs. Il y a d’une part la facilité de
la standardisation. C’est le "bouddhisme Mac Do" ou
"MacDharma", uniformisé, prêt à consommer. Il y a
d’autre part les tentations de néo-fondamentalisme. Ce sont
certains de ces bouddhismes sans grand enracinement, reconstitués
sous des formes très hiérarchisées, et peut-être simplifiées. On
découvre en lisant les messages des forums sur Internet que jamais
l'attrait d'un bouddhisme naturel, culturel et vivant n' a été
aussi palpable pour sortir de ces deux ornières.
Après
que soient retombées un peu la mode du Zen, puis celle du bouddhisme
tibétain, frémirait le désir d'une pratique individualisée, vraie
et si possible ressourcée, par exemple (idéalement) dans la
rencontre personnelle de ces rares moines vivant encore la vérité
de leur message en Asie. Beaucoup de maîtres de méditation vont
aujourd'hui en avion d'une capitale à l'autre et ne vivent plus tout
à fait le coeur de leur message, ayant une vie moderne différente
de leur enseignement traditionnel.
Si
ce "nouveau véhicule des anciens" parvient à éviter la
commercialisation comme le conservatisme idéologique, il semble
qu'il puisse intéresser ces Occidentaux en quête d'un chemin
personnel, autonome, sans passage obligé par des « centres du
dharma » clinquants, sans nécessiter bibelots ni colifichets vendus
par les boutiques spécialisés, sans effets spéciaux ni « business
model ». Ce grand retour en faveur du Theravada authentique et
individuel est très perceptible. Mais comme l'écrivait fort
justement un internaute : "rencontrer de l'authentique est rare
et difficile".
Alors
quid de l'avenir ?
Voici
ce que dit le célèbre "sutra aux Kalamas" attribué au
bouddha qui fonde la philosophie du "libre discernement"
prônée par le bouddhisme des anciens (traduction du canon des
textes en langue pali, conservé à Sri Lanka) :
«
Ne vous fiez pas à ce qui a été acquis par une écoute répétée,
ni à la tradition, ni à la rumeur, ni à ce qui est contenu dans
les écritures, ni à l’injonction faite, ni à un axiome, ni à un
raisonnement spécieux, ni au biais lié à une notion qui a fait
l’objet d’une réflexion, ni à la capacité apparente d’un
autre, ni à la considération suivante : « le moine est notre
enseignant ».
Quand
vous savez [par] vous-mêmes [par expérience] : « ces choses sont
bonnes, ces choses ne sont pas blâmables, ces choses sont louées
par les sages, entreprises et appliquées ces choses amènent bien et
bonheur », [alors] entrez et établissez-vous en elles.
La
discipline de l’être noble qui est de cette manière dénuée
d’avidité, d’hostilité, sans confusion, avec une compréhension
claire et vigilante s’établit ainsi [dans l’immensité de ces
quatre états d’attention] : De son cœur rayonnent l’amitié, la
compassion, la joie, l’équanimité vers une des quatre directions
de l’espace. [...] Il s’établit ainsi, diffusant la pensée
exaltée qui est libre de haine, en faveur de l’existence partout,
dans tout l’univers, de tous les êtres vivants. »
Le
bouddha a rompu ici avec les traditions dévotionnelles antérieures
: c’est la charte du libre discernement ou Kalama sutra, in
Anguttara Nikaya, Tika Nipata, Mahavagga, 65.
Addiction
or not addiction ?
Le
fond de la pratique bouddhiste, s’il n’est pas soumis au libre
examen de l’esprit critique, peut-il constituer une dépendance ?
Cette recherche complexe de sagesse, vacuité, compassion, félicité,
par la méditation et les pratiques rituelles peut elle alors devenir
addictive ?
Est-elle
addictive telle quelle ? Ou est-elle addictive dans le contexte d'une
crispation et d'une recomposition communautaires, dont on découvre
aujourd'hui qu'elles touchent aussi divers nouveaux mouvements
religieux, dont certains se trouvent être "bouddhistes"
(épinglés dans le rapport parlementaire Vivien-Guyard de 1995 par
exemple) ?
Une
thèse est souvent soutenue par les mouvements de la laïcité qui
reprochent aux religions d'être un opium du peuple, de les
assujettir avec de belles paroles d'espérance, des fumées d'encens
et de beaux chants. En étant devenu une religion, le bouddhisme-t-il
pris lui aussi ce travers (si tant est que ce soit un travers)
d'autres églises ?
Légitimité
ou non de la pratique et de l’institution religieuses
Une
autre facette existe aussi à cette question : celle de la dilution
et de l'adaptation, avec l'idée qu'en diluant le message authentique
dans des formes rituelles ou sacerdotales on a diminué le caractère
libérateur du bouddhisme (s'il existe) et augmenté les facteurs de
dépendance religieuse.
Si
le bouddhisme est la quête infinie du sens et de soi, et s'il n'en
diffère pas, en quoi est-il légitime en tant que doctrine et
qu'institutions particulières ?Si l'air que je respire est là
partout - et disponible - autour de moi, pourquoi devrais-je aller
l'acheter en bouteilles à un "marchand d'air" qui m'en
vante les qualités ?Si le sable est disponible dans le lit de
rivières qui coulent pour tout le monde et que je peux m'en procurer
librement et abondamment, pourquoi devrais-je alors m'en remettre à
un marchand de sable ?Si chacun qui connaît la musique peut inventer
ses airs, les jouer pour soi et pour d'autres en quoi le marchand de
chansons est-il indispensable ?En d'autres termes: certaines
entreprises culturelles qui se réclament du bouddhisme n'ont-elles
pas tendance alors à nous vendre ce que nous détenons en nous déjà,
nous laissant croire qu'elles sont des institutions indispensables,
comme le feraient les marchands d'air, de sable, ou de chansons
?...
Où
sont passés les enseignants authentiques ? Par exemple dans le
lamaïsme, les Dilgo Khyentse, les Dudjom, les Kalou, les Guendune ne
sont plus là. Avec eux c'est une génération d'hommes discrets,
humbles et stables qui s'en est allée. Ils vivaient au contact
personnel de leurs disciples et n'accordaient pas une trop grande
importance à leur plan média !
Aujourd'hui
les "réincarnations" qui les remplacent vont en avion d'un
continent à l'autre, allant d'une centre communautaire à un
chapiteau, résidant parfois dans des hôtels 5 étoiles luxe en lieu
et place d'ermitage (comme le dalaï-lama dans sa suite dupleix à
l'hôtel Crillon, lors d’une venue à Paris). Simultanément les
avocats, les huissiers et les affaires ont pris le relais... ici ou
là. Pour le disciple le changement est de taille : en l'absence d'un
enseignant stable, présent et surtout indiscutable, des communautés
se sont repliées sur les rites, l'adhésion au discours, et des
figures d'autorité peut-être moins désintéressées du pouvoir
(car elles n'ont pas le charisme des enseignants de l'ancienne
génération).
A
rebours, le fait que l'enseignement antique reste direct, de personne
à personne, que le recours à l'écrit soit somme toute accessoire
et illustratif, et non pas central, et qu'aucun échelon
intermédiaire ne s'immisce ici entre le moine instructeur et
l'étudiant sont sans doute des signes d'une tradition encore vitale
et authentique lorsqu’ils existent. Mais ces signes se font rares
en Occident.
Cette
intimité entre celui qui instruit et celui qui apprend a été bien
souvent altérée dans les « centres du dharma » occidentaux. S'il
existe un instructeur principal et qualifié, il est rare qu'il
puisse s'occuper de chaque élève individuellement et
attentivement.
Le
plus souvent offert à la tentation d'augmenter le nombre de ses
disciples, l'instructeur ne peut plus s'occuper correctement de
chaque personne en particulier. Mais cela lui permet ainsi de
"multiplier les pains", en quelque sorte, c'est à dire de
recevoir des offrandes et des donations plus nombreuses, à la mesure
des effectifs de ses ouailles. D'où le recours aux échelons
intermédiaires qui répètent la lettre sans comprendre toujours
l'esprit, et aux écrits qui figent les pratiques en quelque commode
livre fade de recettes.
Dans
le gigantisme des centres du dharma européens, comptant parfois
plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de disciples présents
simultanément, se trouve sans doute ainsi la cause directe de
l'affadissement de l'enseignement, la perte de son contenu, de son
sens.
Les
boutiques du dharma ont fleuri
Quand
les ventes de souvenirs en stuc doré ne suffisent pas à équilibrer
les comptes, on fait même appel dans certaines communautés à
l'héritage des vivants, encourageant les adeptes à léguer de leur
vivant leurs biens à ces nouvelles institutions culturelles.Il est
donc pensable que la dépendance du disciple soit parfois encouragée,
cultivée puisque ce dernier est une ressource économique (par son
travail bénévole, ses biens, ses donations, voire ses legs) qui
doit être maintenue disponible, du moins tant que le disciple
dispose de moyens matériels ou humains d'aider sa communauté.Il y a
donc là des raisons tangibles à promouvoir ici ou là (sans
généraliser) discrètement la dépendance religieuse des disciples.
Quelque organisation "pragmatique" (je ne généralise
toujours pas) a tout intérêt à l'entretenir, quitte à recomposer
le groupe et à réinterpréter le discours de sagesse et ses canons.
Parfois il suffit de quelques glissements de sens et le tour sera
joué.Le folklore, les bibelots sont aussi, hélas, les signes que le
contenu de l'enseignement à été réduit, faute d'un véritable
dépositaire de sa pratique : un vieil enseignant, humble et capable,
disparu depuis longtemps, et dont seul le souvenir continue
d'exister.
Propensions,
replis, crispations ?
Parmi
ces nouveaux mouvements religieux bouddhistes occidentalisés
certains ont-ils aujourd'hui des propensions sectaires ? Une notion
relative mais qu'il faut aussi évoquer. Le rapport
parlementaire sur les sectes de
95 en avait épinglé quelques-uns (une poignée). Ce document est
toujours en ligne sur le Net. Il peut être consulté aisément et
téléchargé également en PDF pour être consulté hors connexion
[1180k]. Ce rapport souvent cité et qui a fait date n'était
peut-être pas assez outillé ni spécifique. Il s'était contenté
de reprendre les observations des forces de l'ordre, souvent suite à
des plaintes, rapports repris et complétés par les services les
Renseignements Généraux.Une secte pratique la manipulation mentale,
utilise l'état de sujétion physique ou psychologique des disciples,
abuse de leur état d'ignorance ou de faiblesse. On voit que ce type
d'accusation est grave, et c'est pour cela qu'en général on réserve
cette étiquette infamante aux communautés qui ont eu des problèmes
avec la justice et pour lesquelles un verdict a été rendu.
La
loi About-Picard
La
loi About-Picard de 2001 qui prévoit des peines pour l'abus de
faiblesse ou d'ignorance sur des personnes en état de vulnérabilité
devrait permettre d'y voir plus clair à l'avenir, en voici le
nouveau texte extrait du code pénal : « CODE PENAL (Partie
Législative) Section 6 bis : De l'abus frauduleux de l'état
d'ignorance ou de faiblesse Article 223-15-2 (Loi nº 2001-504 du 12
juin 2001 art. 20 Journal Officiel du 13 juin 2001)(Ordonnance nº
2000-916 du 19 septembre 2000 art. 3 Journal Officiel du 22 septembre
2000 en vigueur le 1er janvier 2002)Est puni de trois ans
d'emprisonnement et de 375000 euros d'amende l'abus frauduleux de
l'état d'ignorance ou de la situation de faiblesse soit d'un mineur,
soit d'une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son
âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique
ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente et connue de
son auteur, soit d'une personne en état de sujétion psychologique
ou physique résultant de l'exercice de pressions graves ou réitérées
ou de techniques propres à altérer son jugement, pour conduire ce
mineur ou cette personne à un acte ou à une abstention qui lui sont
gravement préjudiciables.Lorsque l'infraction est commise par le
dirigeant de fait ou de droit d'un groupement qui poursuit des
activités ayant pour but ou pour effet de créer, de maintenir ou
d'exploiter la sujétion psychologique ou physique des personnes qui
participent à ces activités, les peines sont portées à cinq ans
d'emprisonnement et à 750000 euros d'amende. »
Il
est probable que des familles porteront plainte plus facilement, de
par une judiciarisation de plus en plus grande de notre société et
de par l'existence de cette loi qui protège mieux les personnes des
dérapages de gourous et de leurs acolytes. Par exemple une
peine de prison de 3 ans avec sursis a
récemment été prononcée à l'encontre du "maître à penser"
dans une affaire de
groupe spirituel "christique" ou "apocalyptique"
(suicide d'un disciple, tentatives de suicides d'autres disciples).
C'est la première fois que la loi de 2001 a été appliquée. Le
jugement en appel a été prononcé début juillet 2005.Avec le
nombre important de groupes issus du bouddhisme, ou s'en réclamant,
les effectifs de plus en plus importants cloîtrés dans des
ermitages collectifs pour des durées de 3 ans et plus, il est
probable que la loi de 2001 connaîtra des applications. Ne serait-ce
que pour des raisons statistiques : plus de disciples entraînent
probablement plus d'incidents.J'espère que les choses n'en
arriveront pas là, et ce modeste livre en ligne existe aussi pour
cela, pour apporter si possible sa toute petite pierre dans l'édifice
de la modération, de la prudence et du "raison garder".
Prévenir vaut mieux que guérir.
«
Mon église n’est pas une secte »
On
est au cœur de la question de la dépendance avec la "dimension
sectaire ou non" de certains mouvements... La "secte"
est précisément le dérapage le plus sérieux d'un nouveau
mouvement religieux (n.m.r.) vers la dépendance instrumentalisée
des disciples...C'est parfois un sujet tabou chez des sympathisants
du bouddhisme qui ne veulent pas en parler, ni voir les choses en
face, le cas échéant. La politique de l'autruche ne durera qu'un
temps, et il faut s'attendre à de que ce soit la société civile
qui fasse le travail d'investigation dans ce domaine, à la place des
intéressés eux-mêmes qui préfèrent, certains du moins, le
confort rassurant de leurs mantras !
Le
romantisme bouddhique et la dépendance affective
Il
me semble qu'il doit être plus facile de trancher la dépendance vis
à vis des pratiques de groupes sectaires, que celle qui naît de
l'attachement spirituel et affectif envers de véritables enseignants
du bouddhisme, naturellement plus fascinants.
Comment
se détacher de telles personnes humaines remarquables ? C'est sans
doute beaucoup plus difficile pour un étudiant du bouddhisme de
rester autonome et indépendant vis à vis de modèles
indiscutables.La fascination du disciple ne connaît pas de borne
puisque tant sa raison que son sentiment sont saturés d'un
frémissement qui ne s'arrête qu'à la mort du maître, se muant
alors en une douce et profonde nostalgie, comme pour la perte d'un
être cher dont on se plaît à imaginer (comme Proust le fit) qu'il
est toujours présent par l'édifice du souvenir.C'est dans cette
fusion du sentiment et de la conviction d'être en contact avec "the
real thing", la chose réelle, que se densifie cette fascination
à laquelle nous avons donné le nom de dépendance. Et dans la
mesure où le modèle d'autorité ne déçoit pas, c'est à dire dans
la mesure où il est effectivement doté des qualités attendues de
lui, ce frémissement du disciple devient immédiatement un puissant
vecteur mais aussi une "drogue dure" dont il n'est pas prêt
de décrocher...La rencontre, en un seul, de tous les bons objets
s'est opérée : la quête de sens, la force de l'amitié spirituelle
ont en ont en quelque sorte fusionné dans cette douce passion.
Le
vent de l'histoire a fait hélas disparaître la plupart des
vénérables maîtres asiatiques authentiques aux tempes blanches en
nos contrées occidentales, ce que nous notions déjà dans les
paragraphes précédents, et la question de leur influence addictive
ne se pose donc plus guère... Quels sont donc les risques de
dépendance qui demeurent ?
Toxicomanie
et dépendance bouddhique
Sans
vouloir généraliser, et pour ce que j'en sais, il y a eu quelques
toxicomanes qui sont arrivés dans les jeunes communautés
bouddhistes qui se développaient en Europe autour de quelques lamas
tibétains (et aussi bhoutanais) dans les années 70, et au début
des années 80.Ces années étaient celles de styles de vie
expérimentaux. C'était déjà la fin de la période Hippie /
Woodstock et presque le début de la période New Age. Elles
correspondaient aussi à la fin du grand mouvement vers les
communautés du retour à la terre post 68. L'émergence des
nouvelles communautés dites de la "conspiration du verseau"
ou du "nouvel âge" s'annonçait. J'espère que les
connaisseurs de ces périodes et de leur sociologie ne m'en voudront
pas de ces raccourcis et corrigeront les approximations.Donc à la
fin des années 70 des personnes qui s'étaient un peu vite brûlées
les ailes dans les paradis artificiels ont voulu lâcher la
toxicomanie et s'ouvrir à un milieu plus sain qui pouvait les
aider.
Disponibles, souvent sans travail, ces garçons et ces
filles se sont naturellement tournés vers les nouveaux centres
bouddhistes qui apparaissaient alors en Europe. Ils sont devenus
sympathisants mais surtout bénévoles, partageant leur temps entre
de nouvelles activités au service de ces groupes et ces nouvelles
expériences de vie communautaire. Il est clair que cela a aidé un
nombre significatif de ces personnes à lâcher leur toxicomanie
(LSD, héroïne, cannabis, ou poly consommation avec l'alcool).Ils
ont également contribué à introduire dans l'imagerie et la
mythologie du bouddhisme himalayen une approche plus fantastique et
libertaire, et un style imprégné du psychédélisme issu de la
contre-culture des années 70.
On découvre alors que le désir
de spiritualité qui s'exprime en faveur du bouddhisme tibétain a
commencé avec un petit livre "J'ai Lu" « l'aventure
mystérieuse » à la couverture rouge... Le célèbre « troisième
œil » signé par Lobsang Rampa, un citoyen britannique bien caché
sous un pseudonyme tibétain.
Le
mythe du lama aura donc été premier, et la réalité du bouddhisme
himalayen sera venue un peu plus tard avec les premiers « centres
tibétains du Dharma »...La place du mythe, du conte de l'imaginaire
est en effet très intéressante à constater dans la genèse du
phénomène social. Tout cela pouvait donc attirer anciens
toxicomanes et la faune colorée de la contre culture psychédélique.
Plusieurs
lamas tibétains avaient d'ailleurs, disaient-ils, quelques
difficultés avec ces disciples un peu rebelles et aux cheveux longs
qui ne correspondaient pas à l'image des moines du Tibet disciplinés
et au crâne fréquemment rasé... Mais revenons pour un instant à
un passé plus récent, et à un autre style d'adeptes. Je me
souviens qu'en 98 deux très jeunes disciples laïcs, travailleurs
bénévoles d'un centre du dharma en Occident avaient recueilli à
table, lors d'un déjeuner pris en commun , les confidences d'un
maître de retraites, un moine (et eurolama) européen. Ce dernier
les avait choqués en leur expliquant qu'à leur âge il avait été
brièvement et plus ou moins "dealer" pour reprendre le
terme précis qu'il avait utilisé. Ces jeunes gens de dix-huit à
vingt ans en étaient resté pétrifiés et étaient venus me confier
leur stupéfaction !Au fond cela aurait-il dû les étonner ?
L'époque précédente était peut-être plus favorable à ce type de
conversion spectaculaire. Une dépendance en remplaçait en quelque
sorte une autre...C'est sans doute une amusante caricature, et rien
de plus ! Mais il vaut mieux retrouver les toxicomanes dans les
monastères lamaïstes que l'inverse ! Réjouissons-nous donc que la
transformation, se soit opérée dans cette direction ! Il est ainsi
pensable que la dépendance au tantrisme bouddhique, si elle existe,
est subtile et donc moins évidente que la dépendance
toxicomaniaque...J'ai tenté de brosser un tableau du passé : il
sera intéressant de mieux connaître les visages actuels de la
toxicomanie. Il nous faut donc rappeler ici la place de l'alcool dans
la vie sociale et au coeur des rituels d'offrande spirituelle des
communautés du tantrisme bouddhique.
Enfin en quelques mots
il faut quand même évoquer à ce point ceux qui, moins chanceux ou
plus vulnérables, ont adopté le tantrisme sans toutefois pouvoir
cesser leur dépendance aux produits illicites.Il existe, on s'en
doute, peu de faits avérés, car dans la mesure où ces conduites
sont répréhensibles elles restent toujours sous le manteau.
Il
m'a semblé entendre récemment deux anecdotes que je restitue ici
sous toute réserve, ne pouvant en garantir l'authenticité. Il
s'agirait de deux cas possibles (dont je préserverai l'anonymat et
la vie privée en effaçant certains détails, et en en modifiant
certains autres, pour que personne ne puisse les identifier ni les
exposer dans leur fragilité).L'un est celui d'un garçon européen
qui, pratiquant d'une part les rituels yogiques et vaquant d'autre
part entre l'intérieur et l'extérieur d'un centre tantrique en
Occident, n'aurait paraît-il pas tout à fait renoncé à son goût
pour le cannabis. Il a fait une rupture d'anévrisme dans le centre
(qui d'ailleurs aurait été diagnostiquée très tardivement après
l'incident, sans que j’aie pu vérifier ces assertions. C'est en
tout cas ce qui a été raconté parmi ses coreligionnaires). Il a
survécu fort heureusement, et ses parents le reprirent ensuite chez
eux.L'autre cas est un ancien travailleur bénévole d'une communauté
du tantrisme bouddhique, également d'Europe occidentale, qui a
également pratiqué ce qu'il est convenu d'appeler des tantras
supérieur. Il aurait dit-on également conservé un certain penchant
pour ces mêmes substances illicites. Sa santé mentale aurait là
aussi souffert. Amené à prendre alors des médicaments psychotropes
régulièrement prescrit par son psychiatre, pour stabiliser son
psychisme qu'il ne pouvait plus tout à fait contrôler, il aurait,
paraît-il continué à hésiter entre les pratiques tantriques, le
cannabis et les médicaments (neuroleptiques ou antidépresseurs) qui
lui étaient prescrits. Seuls les effets sont clairs : un internement
heureusement bref, et aujourd'hui le suivi indispensable d'un
psychiatre.On le voit les effets combinés des intoxicants et des
pratiques yogiques du tantrisme bouddhique sembleraient être
terrifiants au vu de ces anecdotes. Plus de recherche est nécessaire
dans ce domaine.
On
peut poser la question : dans la mesure où une personne ne peut
renoncer définitivement à ses substances illicites, la conversion
au tantrisme bouddhique est-elle une bonne chose ? Dans la mesure où
la combinaison psychotropes+yoga tantrique pourrait être fâcheuse,
le "remède" tantrique supposé pourrait-il alors s'avérer
pire que le mal ?La
question délicate des vœux de renoncement chez les toxicomanes
Il
y a en fait diverses écoles du bouddhisme qui proposent les cinq
engagements de laïc. Il s'agit généralement de renoncer à tuer,
voler, mentir, avoir des relations sexuelles orales et anales (etc.)
et consommer des substances intoxicantes (alcool, tabac,
drogues).
Selon les écoles cette dernière liste peut varier ou
se nuancer. Le tabac et l'alcool sont plus ou moins mis à l'index
selon les cas.Dans le cas où le disciple prend des engagements de
"pur fidèle laïc" (bramacharia, ou en tibétain
sancheguenien) il renonce en plus des cinq voeux de laïc à toute
vie sexuelle active. C'est du moins la théorie. Dans le
voyage de la 5ème saison je
raconte les aménagements que les uns ou les autres trouvent parfois
avec ces règles dans une lamaserie.Les anciens toxicomanes sont
parfois encouragés à choisir ces cinq voeux de laïc ou pur fidèle
laïc (s'ils peuvent s'y tenir) afin de maintenir leur sevrage dans
le temps. Endommager un voeu, même sans le briser complètement (ie
: la cigarette à la maison) risque de remettre en cause la qualité
de cette « protection venue des bouddhas » (sic) et d'ouvrir la
porte à une rechute pire encore dans le « gouffre abyssal du
samsara » (sic)...
Car si la consommation de drogue est un
acte incorrect, cette consommation lorsque l'intéressé a pris les
voeux a des conséquences perçues comme encore plus sérieuses. Vous
pouvez imaginer la difficulté à se tenir à ces engagements dans un
milieu social pluriel.
Ataraxie
et quête du bonheur
L’ataraxie
promise par le bouddhisme est-elle vraiment une quête justifiée
pour tout humain sensible, différencié et qui a besoin de s'essayer
aux choses de la vie ?
Première réaction : bien que promise,
cette tranquillité n'est pas garantie, et vous connaissez peut-être
comme moi des adeptes qui ne sont ni plus ni moins sereins que des
personnes inscrites dans le processus heuristique de la vie.
Deuxième
réaction : et si elle peut être obtenue, cette paix n'est peut-être
pas toujours une si excellente chose, si c’est une manière d'être
qui a tendance à uniformiser les regards et les sourires.
C'est
en effet une des questions que l'on pourrait poser : les styles
uniformisés de tranquillité intérieure du bouddhisme
permettent-ils tous de maintenir la spécificité et de préserver le
projet individuel de la personnalité humaine ? A trop vouloir
abraser l'ego, ne risque-t-on pas d'affaiblir ce "je" qui
nous particularise, et nous identifie ?La question se pose tout
particulièrement avec certaines écoles du tantrisme bouddhique qui
avec leurs méthodes expéditives basées sur la répétition
d'implorations au gourou, de mantras et de visualisations
transparentes et colorées, pourraient même faire peu de cas de la
personnalité humaine dans ce qu'elle a d'unique et de fragile (nous
ne généraliserons pas).
Comment apprendre, progresser ou
étudier autrement ?Toute activité apprise implique qu'on s'y mette,
qu'on s'y consacre un certain temps, et donc qu'on en devienne un peu
"dépendant". Le bouddhisme comme toute activité qui
nécessite une discipline comporte naturellement lui aussi ce
caractère de dépendance...
Tout comme des artistes en plein
accouchement créatif, les « méditants » peuvent eux aussi avoir
leur période d'occupation maximale, une période où ils seront un
peu moins disponibles pour les autres.On trouve aussi ces anciens
retraitants revenus dans le monde, s'occupant de conjoints et
d'enfants, preuves vivantes d'une autonomie naturellement retrouvée.
Il n'y aurait donc pas, dans le meilleur des cas, plus de dépendance
dans le bouddhisme que dans la vie, que dans le meilleur de la vie.Le
bouddhisme participerait de la générosité de l'offre culturelle
contemporaine et sa diffusion serait une des facettes de la richesse
de notre époque.L'argument est valable. Alors pour mieux comprendre,
j'aimerais ici aborder une activité précise du tantrisme
bouddhique. Que pouvons nous déduire des pratiques répétitives du
bouddhisme de tradition himalayenne, en particulier des mantras, des
prières, des supplications au gourou, ou des préliminaires ? Cette
répétition (des dizaines de milliers de fois, jusqu'à cent mille,
voire un million pour le mantra de Chenrezig) est-elle toujours
compatible avec l'idée de créativité, de richesse culturelle, de
variété et de découverte ?Bis
repetita non placent
Et
dans les retraites du tantrisme bouddhique, la question se pose de
l’intensité des pratiques répétitives. Quatre sessions de (trois
heures chacune) de rituel quotidiennes (comportant ces nombreuses
répétitions de mantras, de gestes ou de prières), plus le rituel
collectif (protecteur courroucé) du soir rendent sans doute
restreint le temps de la contemplation et des activités
personnelles.
Alors que les monastère catholiques prévoient
généralement plusieurs heures de vrai travail, ainsi qu’un moment
de conversation et de détente avec les autres pour leurs moines,
certains centres de retraite du tantrisme bouddhique semblent
accentuer l’emprise de la passivité, de la sédentarité, du
culte, du rite et de la répétition. On pourrait légitimement
demander : pour quelles raisons ?
Ce phénomène s’accentue, ou
plutôt a des conséquences plus sérieuses, depuis quelques années.
En effet la mode du bouddhisme de tradition himalayenne s’essoufflant
(il nous suffit de constater le rétrécissement inexorable des
surfaces des tables de livres consacrées à ces sujets à la Fnac),
les centres de retraites tantriques ont désormais du mal a remplir,
et certains n’y parviennent plus.Alors qu’il y a quelques années
ils refusaient des candidats, certains aujourd’hui n’en ont même
pas assez pour atteindre leur capacité d’accueil ou doivent aller
les chercher dans d'autres centres du dharma.
Il en résulte que
la sélection des candidats n’existe plus vraiment dans les faits,
et devient davantage semblable à un simulacre. Des personnes
arrivant au dernier moment peuvent ainsi être acceptées pour un
cycle de trois années et trois mois.
Par le passé la
pléthore de candidats se bousculant aux portes des droupkangs
permettait une sélection plus effective (même si elle favorisait
paraît-il les personnalités les plus malléables) ; les
responsables de ces retraites pouvaient choisir ceux qui leurs
paraissaient les plus aptes sinon les plus aguerris.
Aujourd’hui,
ils n’ont plus ce choix, et il devrait en résulter que des
personnes moins préparées risquent fort d’entrer dans ce
processus répétitif et conditionnant, et peut-être d’en souffrir
? Voire peut-être d’en être irréversiblement affectées si
certaines présentaient une fragilité de nature affective,
psychologique, neurologique ou surtout psychiatrique qui n’aurait
pas été détectée, faute de temps d'observation ?
On doit
opposer ce phénomène à celui des monastères catholiques qui
pratiquent dans les faits le noviciat et n’engagent le processus
érémitique qu’avec des candidats qui ont été éprouvés et qui
ont eu véritablement le temps de choisir. On doit leur reconnaître
cette prudence et ce discernement.
Mais
revenons à des communautés du tantrisme bouddhique sans pour autant
généraliser. Le train de vie de certains lamas et eurolamas de la
nouvelle génération à la tête de communautés est devenu de plus
en plus dispendieux… D’autre part les centres du Dharma ont pour
certains des endettements importants. Ils sont liés à des
investissements en pleine période d’euphorie et de croissance,
période qui promettait des recettes à venir. Les recettes se sont
effritées avec le déclin de la mode bouddhiste. Pour attirer de
nouveaux disciples et de nouveaux dons, les centres de retraites
tantriques multiplient ainsi les opérations de charme auprès des
medias en particulier régionaux. Ils n’hésitent pas à intégrer
au processus rituel des retraites des personnes parfois peu
préparées. La raison est simple : ces nouveaux retraitants seront
des soutiens pour leur communauté, et leur flux ne doit pas tarir,
sinon la congrégation risque de péricliter.Et puis les nouveaux
retraitants de trois ans contribuent par un flux monétaire non
négligeable puisque on leur demande en général un loyer mensuel un
peu plus élevé que le coût réel de leur hébergement. Multiplier
des loyers même relativement modiques permet de disposer d’un flux
financier entrant non négligeable et stable (sur trois années au
moins) pour l’association qui le gère.Il semble donc que la
vocation spirituelle des retraitants est aussi attentivement mise à
contribution financière par des communautés en quête de
reconnaissance et de moyens.
Il ne serait pas surprenant que
cette noble motivation de l'engagement spirituel des nouveaux puisse
ici ou là être instrumentalisée par des collectivités qui
penseraient (noter le conditionnel, nous n'affirmons rien) surtout à
la survie de leur organisation et aux prérogatives de leurs cadres
dirigeants, même si c'est "au nom du bouddha" et sur fond
de dorures, de robes rouges et de fumées d'encens.
Et
quid du milieu lamaïste ?
Voici
les premières lignes de cette page web (à lire dans son intégralité
pour ne pas se contenter d'une citation tronquée) : « J'ai brûlé
ma robe de moine du bouddhisme maha-vajrayana tibétain il y a
quelques années non sans raisons. Comme beaucoup de frères et
soeurs pauvres et critiques, j'ai eu beaucoup de difficultés à
supporter la restauration politique, en France et en Inde, de la
hiérarchie bouddhique en tant qu'une structure
sociopoliticoreligieuse du bouddhisme régional du Tibet. Cette
structure, sous-jacente aux enseignements généraux sur le bonheur,
l'amour et le bien-être, me paraîtra l'une des causes de
l'effondrement du bouddhisme au Tibet avant le XXème siècle. »Voici
un autre extrait plus long de cette
page web,
j'espère que Mr Christian Pose ne nous en voudra pas de citer ici
sans doute un peu trop extensivement son excellent texte auquel
j'encourage chacun à se référer : « Je suis convaincu que
l'aristocratie tibétaine entretenue en Inde (le pauvre subissant
toujours de mauvais traitements dans les townships tibétains) et
dans le monde ne pourra sauver le Tibet de sa part obscure : un Etat
se résumant sociologiquement à une institution théocratique et
aristocratique clientéliste; que son développement à partir de la
structure préservée du pouvoir d'ancien régime (au sein de la
sphère du droit privé en Asie comme en occident), contribuera à
l'effondrement de ce qui reste comme à l'occlusion de ce qui sera
restauré. […] Si je condamne la Chine, je ne peux toutefois fermer
les yeux sur la responsabilité religieuse et politique (pénale ?)
des principales familles aristocratiques, monastiques,
gouvernementales pré 1949, lesquelles se "battent"
toujours en exil, non pour les droits fondamentaux de l'homme et les
droits shakyamuniens de l'homme réprimés durant des siècles au
Tibet, mais pour la conservation des privilèges historiques, la
restauration des institutions autocratiques bouddhiques autrement dit
du centralisme monastique, la maîtrise oligopolistique du travail
.... Fiefs, serfs, esclaves, corvées, justice arbitraire, contrôle
des naissances, des propriétés, dettes héréditaires. »Christian
Pose, son site : "ni Bonze ni laïc", page : qui
suis-je ?
Et
le regard d’un jeune Tibétain…
Ce
regard d’un Occidental est confirmé par de jeunes Tibétains qui
portent un regard tout aussi critique sur le monde
lamaïste.http://www.buddhaline.net/annuairedubouddhisme/forum/viewtopic.php?t=67
«
Au lieu de créer de nouveaux emplois ou d'encourager les jeunes à
explorer les possibilités du monde moderne, les élus actuels [du
gouvernement du Tibet en exil] veulent que nous devenions tous
paysans.J'espère qu'avec les élections à venir, les gens penseront
de manière plus libre et voteront dans un but pragmatique et pas par
vénération religieuse. Les Rinpochés sont plus à leur place dans
leurs monastères respectifs ou dans les centres du dharma qui
prospèrent actuellement partout dans le monde comme une sorte de
lubie ou de mode.[...] Notre lutte n'a plus beaucoup de sens
aujourd'hui, n'est-ce pas ? Nous ne savons pas pourquoi nous nous
battons, non ? [...] J'ai aujourd'hui 25 ans, et j'en suis arrivé à
la conclusion que les Rinpochés et les Tulkus n'avaient aucun
pouvoir surnaturel. Ils n'en n'ont jamais eu. Ainsi est le monde dans
lequel je vis. Voilà ce que je pense. »
Le dalaï lama a
promu une image plutôt religieuse du Tibet, comme si tous ses
citoyens étaient sensés adhérer à la religion et à se soumettre
à la hiérarchie informelle de ses clercs.
On
a parlé récemment du projet d’une université tibétaine à
Bangalore en Inde. Je ne connais pas le cursus qui sera disponible
dans une université tibétaine telle que celle qui est projetée.
Les jeunes gens issus de l'émigration tibétaine seront les premiers
à bénéficier d'une telle université tibétaine.
Ce serait sans
doute crucial de savoir si les sujets dispensés correspondront bien
à une ouverture linguistique, culturelle et technologique pour les
jeunes Tibétains en exil, et non pas à une institution de promotion
religieuse qui les garde dans une dépendance dévotionnelle vis à
vis de l'autorité spirituelle du dalaï lama.Il est probable,
cependant, que du côté des points positifs la préservation de la
langue tibétaine soit très présente dans le cursus.L’euphorie
perpétuelle du bouddhisme occidental
En
Occident, comme l'a aussi noté Pascal Brückner l'auteur de «
l'euphorie perpétuelle », il y a peut-être un malentendu. La
civilisation occidentale du bonheur pour tous, des loisirs et de la
consommation s'est forgée un bouddhisme qui lui ressemble, tout
comme elle a inventé le paracétamol pour moins souffrir, et une
poudre à renifler pour se sentir bien tout en continuant sa course
effrénée.
Le
message ancien du bouddhisme, ce n'est pas de s'amuser ensemble, de
bien chanter et de faire de beaux rituels, mais de voir la vie telle
qu'elle est, profondément, sans s'enivrer justement de jolis chants.
Un
lama Tibétain disait à cet égard que le calme et la détente était
il y a deux mille cinq cents ans beaucoup plus grands qu'aujourd'hui.
Je ne sais pas d'où il tenait cette intéressante observation, mais
elle est intéressante.Je suppose que même en groupe, il devait
alors (qui sait ?!) exister une atmosphère plus propice à la
méditation et au silence intérieur.Il me semble qu'il y a eu
peut-être un glissement de sens entre ce message ancien et ce qui en
est vécu aujourd'hui dans les organisations occidentalisées qui se
réclament du bouddhisme.
Plusieurs
des communautés que j'ai observées étaient à 99% ou 100%
composées d'Occidentaux : les moines asiatiques lorsqu'ils passaient
et donnaient des conseils n'étaient pas toujours écoutés, ni pris
au sérieux. Ainsi un moine, un Oumzé, un assez jeune maître
tibétain de rituel, est-il passé dans un centre tenu par des
Occidentaux. Il a découvert que le rituel des Protecteurs courroucés
était joué au tambour beaucoup trop vite, et il en a fait part.
Personne n'en a tenu compte semble-t-il, et chacun a continué de
célébrer Mahakala à toute vitesse. Avaient-ils compris ce que le
visiteur asiatique, lui, savait instinctivement : un rituel de
protection doit être modéré, avec un peu de gravité et de
prudence ?
Pour
certains Occidentaux qui martèlent le rituel courroucé au pas de
course, c'est peut-être excitant de frapper fort, d'aller vite, de
sentir cette énergie puissante, et d'éprouver un peu de la
domination que représente encore pour eux le totem courroucé
Mahakala.Ces Occidentaux-là ont donc préféré continuer à aller
le plus vite possible (y compris pour épater la galerie) pour
interpréter Mahakala, car ils ne connaissent pas la signification
intérieure du bouddhisme comme peut la comprendre un Tibétain, un
Indien qui ont grandi dans l'évidence et la multi détermination
d'une culture ancestrale. Si des Occidentaux pensent que le
bouddhisme est « fun » (excitant, génial, passionnant) alors c'est
qu'ils n'ont peut-être pas tout à fait compris l'origine et la
gravité de son message et qu'un malentendu s'est invité. Il existe
sans doute assez peu de véritables vocations spirituelles, et une
majorité de sympathisants a sans doute des buts et une attitude
teintés d'ordinaire. Derrière un vocabulaire choisi, cette majorité
recherche-t-elle une transposition de ses plaisirs dans la version
améliorée, prestigieuse et excitante d'une tradition colorée et
exotique ? Chacun répondra à sa manière. Les communautés
occidentales qui reproduisent le rite himalayen jouent-elles ainsi
sur la fascination, le sexe, l'intensité, la vitesse, la passion
spirituelle, les formes, les couleurs, les rituels, les vêtements,
le mystère, l'alcool et les saveurs sucrées ? Ont-elles contribué
à cultiver le malentendu ?Des gens ordinaires en redemandent, en
effet, pensant avoir trouvé une combinaison explosive du plaisir et
de la spiritualité, et vous diront : " Ce tantra c'est vraiment
trop cooool !"
Tout
change… La troisième génération bouddhiste grandit
Cette
présentation ne prétend naturellement pas changer le cours des
choses. Une raison pour la proposer, même de manières personnelles
et subjectives, est qu'elle est sans doute d'actualité.Après la
disparition des maîtres de l'ancienne génération tibétaine, se
replie-t-on sur des organisations ? Assiste-t-on aujourd'hui, ici ou
là, à un frémissement de crispation communautaire, comme on en
connaît dans d'autres grandes traditions religieuses ?Ce qui est
clair c'est que face à l'incertitude, à l'esprit critique des
disciples, on a peut-être tendance à exiger de plus en plus leur
silence au nom du sacro-saint samaya (engagement initiatique). Ils se
sont jusqu'à présent exécutés modestement, préférant la
continuité de leur appartenance spirituelle à la nécessité d'en
parler en profondeur. Voici un exemple : les schismes de lignages mis
sur la place publique tant chez les bonnets rouges que chez les
bonnets jaunes ne se font-ils pas aux dépens des plus modestes
sympathisants, transformant leur appel pour la sérénité en une
involontaire participation à quelque "querelle" ?Mais
aussi ces sympathisants se sont-ils coulés dans un habitus qu'ils
n'osent plus changer et qui a cependant perdu une partie de son sens
?Car les mouvements, les groupes, les pratiques réelles changent en
permanence. Ce qui était il y a quelques années état de grâce,
croissance, mode irrésistible, ouverture et nouveauté devient...
une réalité sociale contrastée, tout simplement.
Et c'est
de cela dont nous parlons : la première génération de little
buddhas européens, apparus dans les années 75 fête ses 30 bougies.
30 ans c'est le temps déjà des premiers bilans, qui sont loin on
s'en doute de l'imagerie sain sulpicienne des bouddhas
d'Hollywood.C'est aussi 3 générations qui connaissent en Occident
le bouddhisme : grands parents (dans la soixantaine d'années),
parents (dans la trentaine de printemps) et très jeunes enfants.Le
début d'une transmission familiale s'est opéré, et les premiers
fruits (parfois décevants par rapport aux attentes selon les
intéressés eux-mêmes) d'une éducation, non seulement sont apparus
dans la première génération d'enfants à cordons de protection
rouges, mais désormais une deuxième génération de bébés a été
mise au monde par ces trentenaires européens qui furent bouddhistes
dès leur naissance.
Les premières évaluations
longitudinales sont ainsi inévitables, et avec elles naît
naturellement le présent débat.Il n'est pas toujours facile. Il
nous faut y respecter parfaitement la vie privée de chacun, ses
idées et son droit à pratiquer la religion de son choix, tout en
évitant les langues de bois et les propos convenus. C'est un espace
de liberté, ou plutôt de réflexion, dont nous avons besoin au même
titre que celui dont disposèrent des Européens il y a quelques
années pour se convertir à cette nouvelle religion. Il lui fait
écho.
Le bilan est contrasté, les "enfants du dharma",
cette population d'enfants élevés entièrement selon la vision
bouddhiste tantrique en Occident a parfois eu tendance à décevoir
bien des observateurs qui y avaient mis beaucoup d'espoir. Ces jeunes
adultes qui devaient être les fleurons de l'Occident, une population
éveillée et compassionnée, s'avèrent bien souvent sans grande
vitalité, sans projets clairs, souvent sans vocation, et surtout en
conflit personnel pour concilier le discours dharma et la réalité
vivante qui est la leur. Par exemple, à défaut d'atteindre
l'illumination j'ai entendu dire que ceux d'entre eux qui vivaient,
un peu désoeuvrés et sans racines, parmi les familles de résidents
permanents d'un grand centre du dharma avaient parfois commencé à
fumer très jeunes du cannabis en groupe.
D'où
l'importance de mettre en commun les expériences pour éviter aux
"enfants à cordons rouges" de cette troisième génération
les mêmes inconvénients et les mêmes névroses que pour les
enfants de la deuxième qui sont arrivés aujourd'hui à l'âge
adulte, moins épanouis, découvre-t-on, que la "promesse
d'éveil" des lamas ne les avait imaginé...
Alors
le recul, la distanciation vont commencer à apparaître en France
comme ils ont déjà commencé à apparaître un peu plus tôt aux
USA, au Royaume Uni, en Suisse, en Belgique et en Allemagne. Avec
Internet à la maison c'est inévitable.La première génération des
« dharma sceptiques » est en train de se préparer à prendre ce
recul nécessaire. Plus consciente et informée, moins passionnée et
moins naïve...Un
bouddhisme plus simple en naîtra-t-il ?
Garder
ce qui sert, épurer le bouddhisme jusqu'à l'os, ôter tout superflu
c'est un peu je crois le choix dont se réclament Stephen Batchelor
et sa compagne française Martine (qui ont étudié le Choggye Zen en
Corée (Chollado) auprès de Kusan Sunim au monastère de
Songwangsa... Hélas, leur page Web n'est pas très riche, car ils
préfèrent donner des séminaires de méditation qui ont un certain
succès (en particulier dans le monde anglophone).
Jai lu pour
la première fois le nom de Stephen sur un livre de poésie, en
anglais, en 1985. C'était un recueil qu'il signait, consacré à son
expérience attentive de la Corée où il était moine. J’avais
trouvé ce joli livre à la grande librairie de Séoul en y flânant
dans le rayon des publications anglophones.
Stephen Batchelor
avait pratiqué auparavant dans le milieu du bouddhisme tibétain,
qu'il avait donc laissé pour cette immersion en Corée. Il a
rencontré je crois Martine là-bas. Leur monastère était le
prestigieux et ancien Ssongwangsa. Leur enseignant de méditation :
Kusan, un des méditants les plus admirés de cette génération du
Zen Choggye. Je crois qu'ils ont bénéficié de l'ouverture de
Ssongwangsa aux étudiants internationaux, ouverture qu'avait voulu
Kusan en fondant l'International Zen Center dans ce monastère.
Quand
j'arrivais en Corée fin 84, le vieux Kusan était décédé depuis
peu somme toute. J’ai pu dormir à Ssongwangsa, me lever aux
aurores pour assister vers 3 heures et demie au rituel chanté du
matin dans le temple. C’est une vraie splendeur. Je prenais mes
repas avec les ouvriers aux cuisines du monastère, où je voyais
officier le chef cuisinier, moine numéro deux de l’institution. Sa
délicieuse soupe de tofu était présentée dans un immense
récipient en bois dans la cuisine au sol en terre battue ouverte à
tous vents. J’ai aussi été invité à passer une journée avec le
sympathique jeune bonze qui nous accueillait, un ami coréen et moi,
dans le quartier réservé aux moines. Nous avons fait de longues
promenades ensemble dans la montagne au-dessus du monastère. Il nous
a aussi invité à boire dans sa chambre une infusion de tilleul à
la farine d'orge préparée par ses soins. Et j'ai souvent regretté
de n'avoir pu croiser le chemin de Kusan...
Marc Bosche