Monday, July 17, 2006

LA MORT VIOLETTE

Une nouvelle de Gustav Meyrink

Le Tibétain se tut.
Sa maigre silhouette resta un instant immobile, puis il disparut dans la jungle.
Sir Roger Thornton se mit à contempler le feu : si l’homme n’avait pas été un Sannyasin, un pénitent qui faisait le pèlerinage de Bénarès, il n’aurait pas cru un seul mot de ce qu’il venait de lui raconter. Mais un Sannyasin ne peut ni mentir ni être trompé. Alors, que penser de cette expression fourbe, cruelle, sur le visage de l’Asiatique ?
Ou était-ce simplement la lueur du feu qui se reflétait si étrangement dans les yeux du Mongol ?
Les Tibétains, songea-t-il, haïssent les Européens et gardent jalousement leurs secrets magiques grâce auxquels ils espèrent anéantir les orgueilleux étrangers quand l’heure aura sonné.
Lui, Sir Hannibal Roger Thornton, se devait d’aller voir de ses propres yeux si ce peuple insolite recelait des forces occultes. Mais pour cela, il lui fallait des compagnons, des gens courageux dont la volonté ne faiblit pas, même en présence d’une terreur inspirée par un autre monde.
L’Anglais considéra ses compagnons : l’Afghan était bien un Asiatique, aussi téméraire qu’un tigre, mais superstitieux. Restait donc son serviteur européen.
Sir Roger le toucha de sa canne. Pompeius Jaburek était sourd depuis l’âge de dix ans, mais il était capable de lire sur les lèvres de quelqu’un même une langue étrangère.
Sir Roger Thornton lui exposa clairement par gestes ce que le Tibétain venait de lui apprendre : à environ vingt jours de marche, dans une allée himalayenne exactement située, se trouvait une fort curieuse langue de terre : sur trois côtés, des parois rocheuses abruptes ; le seul passage était barré par des gaz empoisonnés émanant du sol, qui tuaient immédiatement tout être vivant essayant d’avancer. Au fond de la cavité, sur le plateau dont l’étendue était d’environ cinquante mille carrés anglais, vivait une petite tribu apparentée à la race tibétaine ; les indigènes portaient des coiffes pointues de couleur rouge et adoraient un être satanique et cruel en forme de paon. Depuis des siècles, cet être diabolique leur avait enseigné la magie noire et révélé des secrets susceptibles de bouleverser un jour le monde entier ; c’est ainsi que notamment, il leur avait appris une suite de sons capables d’anéantir l’homme le plus fort en un instant. Pompeius sourit d’un air sceptique. Sir Roger lui expliqua qu’il avait l’intention, à l’aide d’un casque et d’une bonbonne de scaphandrier remplie d’air comprimé, de traverser la zone gazeuse et de pénétrer dans le territoire interdit. Pompeius Jaburek fit un signe d’assentiment et frotta ses mains sales l’une contre l’autre en signe de satisfaction.

Le Tibétain n’avait pas menti : là en contrebas, au sein de la végétation luxuriante, s’étendait l’étrange plateau : une ceinture de terre jaune-ocre, quasi désertique et large d’environ deux kilomètres, isolait l’enclave du reste du monde. Le gaz qui sortait du sol était de l’oxyde de carbone pur.
Sir Roger Thornton se décida, après avoir observé le plateau du haut d’une colline, à commencer l’expédition dès le lendemain matin. Les casques de scaphandrier qu’il avait venir de Bombay s’avéraient fonctionner parfaitement. Pompeius portait les deux carabines à répétition et divers instruments que son maître avait jugés indispensables.
L’Afghan avait farouchement refusé de les accompagner, attestant qu’il était prêt à poursuivre un tigre jusque dans sa tanière, mais regardait à deux fois avant d’oser faire la moindre chose qui pût rejaillir sur son âme immortelle. Les deux Européens furent donc les seuls qui osèrent s’armer de courage.
Les scaphandres de cuivre étincelaient au soleil et projetaient des ombres insolites sur le sol spongieux, d’où sortaient des bulles innombrables et minuscules de gaz empoisonné. Sir Roger avait adopté un pas très rapide, pour que l’air comprimé suffise à traverser la zone gazeuse. Tout lui semblait flou, comme vu à travers une mince pellicule d’eau. La lumière verte d’un soleil fantomatique nimbait les lointains glaciers du " Toit du monde " et de ses formes gigantesques : on eût dit un étrange paysage funèbre.
Déjà, il se trouvait avec Pompeius sur l’herbe fraîche, et il frotta une allumette pour s’assurer de la présence d’air atmosphérique à tous les niveaux. Alors, tous deux enlevèrent casque et bonbonne. Derrière eux, se dressait le mur de gaz, ondulant comme une masse d’eau. Dans l’air planait un parfum envoûtant, proche de celui de l’ambre. Des papillons, grands comme une main, aux couleurs éclatantes et aux dessins étranges, étaient posés les ailes ouvertes, tels des livres de magie, sur les fleurs immobiles.
Les deux hommes se mirent en marche, à bonne distance l’un de l’autre, vers l’îlot forestier qui leur bouchait la vue.
Sir Roger fit un signe à son serviteur : il lui semblait avoir entendu un bruit. Pompeius prépara son fusil.
Ils contournèrent la pointe de la forêt et aperçurent une prairie. A moins d’un quart de mille, une centaine d’hommes, sans doute des Tibétains, coiffés de chapeaux rouges pointus, avaient formé un demi-cercle : les intrus étaient attendus. Calmement, Sir Thornton se dirigea vers le groupe d’hommes, Pompeius le suivant latéralement à quelques pas.

Les Tibétains étaient vêtus des habituelles peaux de mouton, mais avaient l’air à peine humains, tant leurs visages déformés par une expression de haine surhumaine, tant leurs visages déformés par une expression de haine surhumaine étaient laids. Ils laissèrent les deux hommes approcher, puis, sur un geste de leur chef, bref comme un éclair, ils levèrent les mains vers le ciel et les pressèrent énergiquement contre leurs oreilles. En même temps, ils crièrent quelque chose de toutes leurs forces.
Interdit, Pompeius Jaburek se tourna vers son maître et arma son fusil, car l’étrange mouvement de foule lui semblait être le signe d’une attaque proche. Ce qu’il vit alors lui figea le sang dans les veines.
Autour de son maître s’était formée une couche de gaz tourbillonnante, semblable à celle qu’ils venaient de traverser. La forme de Sir Roger perdit ses contours, comme effacée par la spirale ; la tête devint pointue, toute la masse sembla fondre et se ramasser sur elle-même, et, à l’endroit où quelques instants auparavant se trouvait encore le valeureux Anglais, il y avait maintenant une espèce de quille d’un violet clair ayant la forme et la grosseur d’un pain de sucre.
Désemparé par sa surdité, Pompeius entra dans une rage folle. Les Tibétains criaient toujours, et il tenta désespérément de lire sur leurs lèvres ce qu’ils disaient.
C’était le même mot, sans cesse répété. Tout à coup, le chef fit un signe ; ils se turent et baissèrent les bras. Comme des panthères, ils se précipitèrent en direction de Pompeius qui se mit à tirer avec sa carabine à répétition, plongeant le groupe dans la stupeur. Instinctivement, il cria le mot qu’il venait de déchiffrer sur leurs lèvres : " Hêmêlên ! Hê-mê-lên ! " hurla-t-il, et les parois du gouffre répercutèrent le cri avec une intensité terrifiante.
Il fut saisi par le vertige ; tout lui sembla vu à travers de grosses lunettes, et la terre se mit à tourner autour de lui. Cela ne dura qu’un instant. Quand il recouvra une vue normale, les Tibétains avaient disparu comme son maître ; devant lui, il n’y avait plus que d’innombrables pains de sucre violets, plantés dans le sol.

Le chef vivait encore. Ses jambes étaient déjà transformées en une bouillie bleuâtre, et le buste avait commencé aussi à se ratatiner – comme si l’homme avait été digéré tout entier par un être invisible. Il ne portait pas de coiffe rouge, mais une sorte de mitre sur laquelle des yeux jaunes, vivants, bougeaient encore.
De la crosse de sa carabine, Pompeius lui écrasa la tête, mais il ne put éviter qu’au dernier moment le mourant le blessât au pied d’un coup de faucille.
Puis il regarda autour de lui. Pas un seul être vivant. Le parfum d’ambre était devenu étouffant. Il semblait émaner des formes violettes. Pompeius s’en approcha : elles étaient toutes identiques, composés de la même matière gélatineuse de couleur mauve. Pas question de retrouver les restes de Sir Roger Thornton parmi ces pyramides violettes.
Grinçant des dents, Pompeius donna un coup de pied sur la face du chef tibétain et reprit le même chemin en sens inverse. Il apercevait déjà les casques de cuivre dans l’herbe, étincelant au soleil. Il emplit d’air pur sa bonbonne de plongeur et pénétra dans la zone des gaz. Le chemin lui sembla interminable. De grosse larmes coulaient sur les joues du pauvre homme : " Mon Dieu ! mon Dieu ! mon maître est mort ! Mort, ici, au fin fond de l’Inde ! " Les géants de glace de l’Himalaya bâillaient vers le ciel ; que leur importait la douleur d’un minuscule cœur humain battant à tout rompre !

Pompeius jaburek consigna fidèlement sur papier tout ce qui s’était passé – car il n’y comprenait toujours rien – et adressa son récit au secrétaire de son maître à Bombay, au n° 17 de la rue Adheritollah. Ce fut l’Afghan qui se chargea de le porter au destinataire. Puis Pompeius mourut, car la faucille du Tibétain était empoisonnée. " Il n’y a de Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète ", récita pieusement l’Afghan en touchant le sol de son front. Des chasseurs hindous couvrirent le cadavre de fleurs et le brûlèrent sur un bûcher surélevé en psalmodiant des chants religieux.
Ali Murrad Bey, le secrétaire, devint livide en apprenant la terrible nouvelle ; aussitôt, il en envoya le récit à l’ " Indian Gazette ".
Et le nouveau fléau se répandit.
Le lendemain, l’ " Indian Gazette ", qui devait publier l’histoire du " cas Sir Roger Thornton ", parut trois heures plus tard que d’habitude. La cause de ce retard était un étrange et terrifiant événement.
Mr Birendranath Naorodjee, le rédacteur du journal, ainsi que les deux collaborateurs, qui, chaque jour, à minuit, parcouraient la gazette avec lui avant sa parution, avaient disparu du bureau, fermé de l’intérieur, sans laisser la moindre trace. A leur place, on trouva que trois cylindres gélatineux bleuâtres, réunis autour du journal fraîchement imprimé. La police n’avait pas encore fini de rédiger, avec sa vanité et sa lourdeur coutumières, les premiers rapports, qu’on signalait déjà d’innombrables cas analogues.
Ce fut bientôt par dizaines que disparurent les lecteurs de journaux, gesticulant sous les yeux de la foule terrorisée qui se pressait dans les rues. D’innombrables pyramides violettes encombraient les escaliers, les marchés, les ruelles, tous les endroits où se posait le regard.
Au crépuscule, la moitié de la population de Bombay avait disparu. L’administration avait pris aussitôt des mesures sanitaires, fait fermer le port et interdit tout échange avec l’extérieur, afin d’empêcher la propagation de la nouvelle épidémie. Jour et nuit, le télégraphe et le téléphone envoyèrent dans le monde entier, mot pour mot, le terrible récit du " cas Sir Thornton ".

De tous les pays affluèrent des messages de terreur annonçant que " la mort violette " s’était déclarée presque partout en même temps, et que la terre risquait d’être décimée par le fléau. Le chaos s’était installé partout et le monde civilisé ressemblait à une énorme termitière dans laquelle un paysan aurait introduit sa pipe allumée.
En Allemagne, l’épidémie éclata d’abord à Hambourg ; l’Autriche, où l’on ne lit que des nouvelles locales, fut épargnée pendant quelques semaines.
Le premier cas signalé à Hambourg fut particulièrement émouvant. Le pasteur Stühlken, rendu presque sourd par son âge respectable prenait son petit déjeuner avec sa famille : Theobald, son aîné, avec sa longue pipe d’étudiant, Jette, sa fidèle épouse, Minchen, Tinchen, etc., tous étaient là. Le vieil homme venait d’ouvrir un journal anglais et lisait aux siens le récit du " cas Sir Roger Thornton ". Il avait à peine dépassé le mot " Hêmêlên " et bu une gorgée de café pour se réconforter qu’il constata avec horreur qu’il n’y avait plus autour de lui que des cônes violets posés sur des chaises. Dans l’un d’entre eux était encore plantée une pipe d’étudiant. Les quatorze âmes avaient été rappelées auprès du Seigneur. Le saint homme en tomba évanoui.
Une semaine plus tard, plus de la moitié de l’humanité avait déjà disparu.
C’est à un savant allemand qu’il fût donné d’apporter au moins un peu de lumière sur ces événements. Le fait que les sourds et les sourds-muets avaient été épargnés par l’épidémie lui donna fort justement l’idée qu’il s’agissait là d’un phénomène purement acoustique. Dans la retraite de son cabinet de travail, il rédigea un long discours scientifique et en annonça la lecture publique avec quelques slogans publicitaires.
En gros, son explication du phénomène se référait à quelques écrits religieux hindous presque inconnus, qui indiquaient une méthode pour provoquer des tourbillons astraux et fluidiques en prononçant certains mots et formules secrètes, et il appuyait ces explications en les comparant aux expériences les plus modernes dans le domaine des vibrations et de la lumière irradiante.
Il tint cette conférence à Berlin, et il lui fallut un porte-voix pour lire les phrases interminables de son manuscrit, tant le public était venu nombreux. Ce mémorable discours se termina par ces mots lapidaires : " Allez chez un oto-rhino-laryngologiste, demandez-lui de vous rendre sourd, et gardez-vous bien de prononcer le mot Hêmêlên. "
Une seconde plus tard, le savant et son auditoire n’étaient plus que des cylindres gélatineux sans vie. Mais le manuscrit restait ; il fut bientôt connu, appliqué, et préserva l’humanité de l’anéantissement total.
Quelques décennies après, vers 1950 ( ?), une nouvelle génération de sourds-muets peupla la terre.
Mœurs et coutumes différentes. Rang social et biens bouleversés. Le monde est dirigé par un spécialiste des oreilles. Les manuscrits alchimiques ont été détruits ; Mozart, Beethoven et Wagner sont tombés en désuétude, de même qu’Albert le Grand et Bombastus Paracelsus.
Dans les salles de torture des musées, ont peut voir ça et là, quelques vieux pianos empoussiérés exhiber leurs dents jaunâtres.
Post-scriptum de l’auteur : le lecteur prendra garde de ne pas prononcer à haute voix le mot " Hêmêlên ".

1 comment:

Marc Bosche Ph.D said...

A première lecture, on perçoit que la nouvelle a sans doute un peu vieilli. Les explorateurs en scaphandres font encore un peu penser à Jules Verne. Mais surtout cette manière de parler assez rudement de "l'Asiatique fourbe et cruel" explique sans doute pourquoi aucun éditeur aujourd'hui ne publie cette nouvelle.

Il faut donc aller au delà des stéréotypes, et nous, lecteurs, ne pas trop nous formaliser de ce peu de connaissance anthropologique de Meyrinck concernant le Tibet et surtout les Tibétains.

Il m'a semblé que cette nouvelle méritait de figurer sur les blogs de Bouddhanar surtout par l'intérêt qu'elle représente en terme d'avertisssement. Une métaphore très simple et très évocatrice de la "mort violette" illustre les dangers possibles du tantrisme, et ceux de sa diffusion en Occident.
Quant au moyen de s'en protéger il est à la fois tout aussi simple, mais aussi sans doute tout aussi profond : il faudrait rester sourds, tel Ulysse vis-à-vis des sirènes de la magie himalayenne, ne pas y céder, et garder son discernement.

La nouvelle de Gustav Meyrinck, en dépit des faiblesse évoquées ci-dessus et que d'aucuns trouveront redhibitoires, a le mérite de poser clairement la question du bien-fondé des pratiques magiques indo-himalayennes, même si répétons-le, on ne peut aujourd'hui souscrire au discours simpliste qui sétéréotypie et condamne tout un peuple au nom de ce tantrisme qui l'a façonné.

A cette question extrêmement complexe l'auteur, par le raccourci de la nouvelle et le truchement de son talent romanesque apporte une réponse d'une extrême simplicité, dépouillant toutes les nuances et les contradictions internes de la culture himalayenne pour la réduire à une et une seule dimension : celle du pouvoir incantatoire de ses pratiques rituelles.

Quant à la "mort violette" ceux qui connaissent bien les milieux concernés par le tantrisme bouddhique en Occident y associeront peut-être des difficultés que rencontrent un nombre non négligeable d'anciens, qu'ils soient yogis solitaires ou issus des retraites collectives de 3 ans, trois mois et trois jours.
A la surprise générale des bilans humains assez contrastés sont apparus peu à peu. Avec ici et là de l'alcoolisme, des hospitalisations d'urgence en psychiatrie, des traitements à vie ou de longue durée aux médicaments psychotropes, des difficultés à la resocialisation, une diminution de l'énergie vitale du corps, et -hélas, surtout- des suicides. Des incidents critiques ont pu être notés ici et là au fur et à mesure dans la longue traîne des praticiens du tantrisme. On est donc bien loin de l'idéal de l'éveil spirituel et de la sérénité pour tous que susurraient ses sirènes.

Avec trente ans d'histoire le tantrisme bouddhique occidental commence à présenter ses tout premiers bilans.

La question est donc posée d'une manière concise par Meyrinck, et a le mérite d'inciter chacun à se positionner :

Faut-il rester sourds aux sirènes du tantrisme bouddhique ?